CHAPITRE IV
Bref du pape à l'Assemblée. Secrètes négociations de M. de Sens pour se réconcilier avec Rome et avec la cour.
Il parut en ce temps là dans le monde un bref du pape plein de louanges et de marques d'estime pour la conduite que l'Assemblée du clergé avait tenue dans ses délibérations sur le prétendu jansénisme, et ce fut une nouvelle tentation pour les évéques qui avaient fait quelques efforts pour s'opposer au torrent.
Il était adressé :
Dilectis filiis S. it. E. Cardinatibus, venerabilibus fratribus archiepiscopis, et episcopis, Dileclis filiis aliis ecclesiasliçis viris nomine Cleri Gallicani Parisiis congregatis.
Voici ce qu'il contenait :
Alexander P. P Vil.
Dilecti filii nostri^ venerabiles fratres, et dilecli filii salulem et apostolicam benedicttonem. Litteras veUras accepimus datas die 7 Aprilis^ easque non minus verœ pietatis, et in kanc sedem sanctam illuslribus observantiœ notis distinctas, quam sacrx sapientiœ, et insignium Patrum sententiis latissimè validas. Ex his profecto magna cum animi lœtitia cognovimus quam vigili et prœstanti zelo studeatis, cum tuendi veri-
tatis doctrinse quam de fontibus Salvatoris haustam Ecclesia Romana communicat, tum perniciosis novitatum zizaniis ex agro dominico diocesium vestrarum evellendis. Tarn prœcla' ram erga sedem apostolicam obsequii gloriam ut interruptam usque retineatis admonere, tanlarum virtutum injuria sane foret. Verumtamen quod vestra sponte facitis, ut in opus tam salutarejansenismi radicitus exstirpandi sedulo incumbatis, pro Pontificii debiti sollicitudine vos eliam atque etiam hortari non desinimus, sed hujus mali vivacitas nunquam penitus exstinguetiir, nisi contra contumaces ad pœnas prsescriptas in Constitutione felicis mémorise Innocenta X et in alia nostra serio procedatur. Porro autem omnia diligenter curata et facilius et expeditius fluent quo charissimi in Christo filii nostri Régis christianissimi magis eniluit in hac ipsa fidei causa pietas et religio. In reliquo vos omnes, dilecti filii nostri, venerabiles fratres, et dilecli filii eximia paternœ chnritatis voluntate compleclimur, et pontificium patrocinium ubi usus esse poterit, pollicemur, sed omnia melius coram venerabilis frater Arc hiepisc opus Csesareie nuntius noster edisseret. Intérim Apostolicam benedictionem unicuique vestrum peramanter impertimur. Datum Castro Gandulphi sub annulo Piscatoris 16 Mail, anno i66i . Pontificatus nostri anno 7°.
F. Florenttnus.
Ceux qui étaient instruits de ce qui se passait dans le monde observèrent que le bref parlait d'une lettre de l'Assemblée générale du clergé au pape, et qu'il n'y en avait aucune de cette date du 7 de février dans les délibérations, de sorte qu'il était visible, ou que ce bref supposait faux, ce qui était une fausseté manifeste, ou que ceux qui dominaient dans l'Assemblée se donnaient la liberté d'écrire à Rome des lettres de cette conséquence sans la participation de leurs confrères.
Ce bref ne laissa pas de faire un grand effet sur les esprits. Les évêques dévoués à la cour crurent qu'il ne leur serait pas difficile de terminer cette affaire, puisque le pape se déclarait si favorablement pour eux ; et ceux qui avaient de l'amour pour la vérité, ou au moins pour la discipline de l'Église, concevaient assez qu'il serait impossible à l'avenir d'aller plus avant sans se commettre avec Rome.
LIVRK XXV 33
Il y avait déjà quelque temps que M. l'archevêque de Sens s'était affaibli sur cette matière, si l'on en croit les Jésuites, qui en marquent le détail dans le fragment d'une relation manuscrite dont on a eu connaissance par hasard, et qui paraît assez vraisemblable par les autres circonstances de cette histoire. Voici la substance de ce qu'ils disent dans leur écrit :
Les Jésuites qui se trouvaient interdits dans son diocèse ne s'endormaient point à Rome, dont ils avaient imploré la protection contre la vigueur de cet archevêque après s'être adressés assez inutilement au Conseil qui ne pouvant, disent ces Pères, adoucir l'esprit de ce prélat : Cum nihii proficeret, decretum edidit 7 Maii currentis anni 1658, quo moniti ut xnstarent apud Sanctitatem vestram pro remedio efficaci, et opportune orare Sanctitatem suam, ut delegato Apostolico nostros qui in ea diocesi degunt, juxta formam solitam approbari jubeat ad verbi Dei priedicationem et confessiones audiendas. Idem committat illustrissimo Nuntio qui designet idoneam approbationem auctoritate apostolica. Ils ne marquent pas dans leur relation que M. de Sens avait eu assez de résolution et de crédit pour maintenir son interdit, comme il fît jusqu'à la fin, malgré leur conspiration contre lui et au milieu de cette tempête.
Ils nous apprennent que le Père recteur de leur collège de Sens écrivit aussi à sa Sainteté le 7 juin 1658, pour la prier : ut suos a tam injusta vexalione, et suam domum liberaret; se suosque nullo nomine invisos archiepiscopo quam quod opponerent se erroribus Jansenii, qui per diocesim spargebantur, voluit arceri a sacris pulpitis et confessionibus audiendis.
Selon eux, le procès verbal fut envoyé à Rome, qui contenait à ce qu'ils disent les violences de ce prélat, ses persécutions, les censures, le mépris des commissaires apostoliques, les appellations à Rome, et enfin l'édit du roi en son conseil, qui portait que les parties auraient recours à Sa Sainteté et qui fut donné le 17 mai 1658. Mais ils ajoutent franchement qu'il ne se fit rien sur ces requêtes, quoique le nonce, qui avait ordre de [dire] à ce prélat de rétracter sa lettre pastorale, écrivît le 14 juillet de la même année : que le prélat qui lui était venu parler de la part de l'archevêque de Sens lui avait rapporté que ce
d4' MEMOIRES DE GODEFROI HERMANT
prélat ne voulait en aucune façon rétracter ou désavouer sa lettre pastorale, parce que cela nuirait à sa réputation; mais que dans la publication de la bulle nouvelle, il ferait une autre lettre où il parlerait avec louange et vénération de l'une et de l'autre bulle.
Cela fit, si on les en doit croire, que le 15 novembre de la même année 1658, Sa Sainteté ordonna aux cardinaux nommés pour l'affaire de Jansénius de poursuivre le procès de cet archevêque ; mais que les commissaires nommés alléguèrent des excuses pour y procéder, de peur d'introduire dans le royaume des procédures contraires à leur corps.
Le cardinal Albizzi dit que depuis qu'il refusait de révoquer sa lettre pastorale pour ne pas perdre, ou du moins pour ne pas exposer sa réputation, il s'en déclarait auteur, et donnait un légitime sujet de' procéder contre lui sur ce témoignage; que l'on pourrait encore reconnaître sa main par d'autres lettres écrites sur ce sujet; qu'on pourrait le citer pour se justifier, ou suivre l'exemple de la procédure faite depuis peu contre l'archevêque de Matines et l'évêque de Gand, et qu'il fallait prier le roi de faire brûler publiquement la lettre. Cet avis était digne d'un homme plus jésuite que les Jésuites mêmes.
Celui du cardinal Ginetti fut qu'il fallait voir de quelle manière l'archevêque voulait réparer sa faute; que le nonce pouvait faire des instances auprès du roi et du cardinal Mazarin pour le réduire à obéir au Saint Siège.
Le cardinal Spada fut d'avis de consulter le nonce du moyen le plus efficace que l'on pourrait prendre, et faire quelque chose afin qu'il parût qu'on ne négligeait pas à Rome une affaire de cette importance.
L'avis du cardinal Ghigi fut conforme à celui d' Albizzi, et il conclut à faire le procès en forme à cet archevêque. Rospigliosi et Bagni opinèrent à demander secours au roi.
Ensuite de cette délibération, le pape fit écrire au roi par son secrétaire d'Etat que puisque les commissaires nommés par le bref ne voulaient pas procéder à la connaissance de l'affaire de ce prélat, ni la cour l'obliger à faire son devoir, qu'il avait résolu de lui faire son procès, de quoi la cour de France n'aurait pas sujet de s'offenser après les diligences que Sa Sainteté avait faites, et que cependant Sa Majesté fît