LIVRE XXV
ce qui était nécessaire pour justifier par des gens dignes de foi que cet archevêque était l'auteur de la lettre pastorale.
Dès le 6 août 1655, M. de Sens, pressé par Innocent X qui lui voulait faire son procès avant sa mort, avait envoyé un écrit à Rome pour se disculper, et lorsqu' Alexandre VII fut élevé au pontificat avec cette haute réputation qui fît d'abord espérer de lui de grandes choses, les Jésuites, de qui seuls nous avons appris ces particularités par la relation qu'ils en ont faite, disent que la crainte l'obligea plus que jamais à lui faire tenir le môme écrit conçu en ces termes :
Ego Ludovicus de Gondrin, archiepiscopus Senondnsis^ declaro me illa epistolà pastorali quu felicis recordationis Innocenlii papie Constitutionem publici juris feci, ni/ni unquarn summi Pontificis auctoritate derogatum voluisse ; et si quid excidit quod ejus dignitatem minuaty aut sedis apostolicx juribus detrahat, id libens et ex animo prseter meam mentem scriptum affirmo et expunctum volo. Datum Parisiis die 6 mensis Augusti, anni 1655. Ludovicus de Gondrin, Archiepiscopus Senonensis, manu propria.
Nous avons vu comment cette lettre pastorale avait irrité la cour de Rome, [et] de quelle manière elle parut en 1655. Le pape en avait fait porter de sa part des plaintes au roi et au cardinal Mazarin dès ce temps là comme d'une chose très offensante, en lui demandant quelle voie on pourrait tenir pour le réduire. Selon le mémoire des Jésuites, Innocent X ne se contenta pas de cette plainte; mais pour agir aussi de son côté, il donna la lettre pastorale de M. de Sens à examiner aux qualificateurs du Saint Office, qui en donnèrent leur avis en ces termes, le 2 septembre 1655 :
Epistolam pastoralem prœdictam continere propositiones falsas, temerarias, etiam in summum Pontifîcem, scandalosas, aperientes viam ad schisma, suspectas de hœresi, et secundum se totam esse directe contrariam et repugnantem fini et intentioni S. D. N. in sua constitutione qua damnavit quinque pro' positiones.
Ces qualificateurs n'auraient pu sans peine justifier cette censure devant d'habiles théologiens qui auraient plutôt consulté les règles de l'Église que les maximes de la cour romaine. Mais c'était assez pour porter le pape à employer
toute son autorité pour pousser à bout cet archevêque, et de peur qu'il ne désavouât cette lettre pastorale, Innocent X voulant le convaincre d'en être l'auteur par une information expresse, en donna la commission par un bref à M. l'archevêque d'Embrun et aux évêques du Puy, Conserans et Mâcon, qui s'en excusèrent tous sous divers prétextes. Il avait aussi joint dans ce bref MM. les évêques de Beauvais et de Comminges, dont les lettres pastorales pour la publication de la constitution de ce pape contre M. d'Ypres avaient choqué la cour romaine, et il épargna M. d'Angers parce que dans son mandement il n'avait parlé que des cinq propositions, sans y avoir rien mêlé de ces choses délicates qui peuvent mettre en compromis la souveraine autorité du pape.
On a appris du mémoire manuscrit des Jésuites quelques autres particularités de la suite de cette affaire de M. de Sens, dont ceux qui le connaissaient plus particulièrement n'avaient eu jusqu'au temps de la découverte de ce projet de relation qu'une idée fort confuse. S'il faut se rapporter à ce qu'ils en disent, cet archevêque se voyant pressé par les instances du pape auprès du roi en l'année 1660, eut recours à M. de Salers*, un de ses parents, qui était alors à Rome en qualité d'agent pour M. le Prince, et pour qui Sa Sainteté avait quelque considération. Ce gentilhomme ayant prié l'abbé Hilarion de s'employer auprès d'Alexandre VII pour faire la paix de son cousin, l'abbé en parla au pape, qui ordonna à M. Vizani et au Père Lauria*, consulteur du Saint Office, d'en conférer avec le même. Cet ordre ayant été donné le 22 mai ne put être exécuté en ce temps là parce que l'abbé se trouva travaillé de la goutte, et la chose étant remise jusqu'au 27, ce jour là ils revirent tous trois ensemble la lettre pastorale de M. de Sens et les lettres qu'il avait écrites depuis à Sa Sainteté. Leur résolution fut qu'il fallait écrire à M. de Salers que M. l'archevêque s'adressât au nonce. L'abbé se chargea de l'exécution de ce projet, et l'assesseur eut ordre de Sa Sainteté d'en donner avis à son nonce, en lui recommandant de porter l'archevêque à se soumettre et à en donner des marques.
1. François, baron de Salers (?-?) gentilhomme au prince de Condé.
2. François-Laurent Brancati (1611-1693) prit le nom de Lauria son pays natal. Innocent XI le créa cardinal.