LIVRE XXVI
moins de soin de faire signer une seconde fois en son dioîèse le formulaire de l'Assemblée du clergé. Son chapitre 'de la cathédrale a signé après avoir fait quelques actes de protestation précédents et succincts pour conserver leur exception ; l'Université n'en aura pas moins fait. Il s'est particulièrement attaché à me faire resigner, parce qu'on lui avait dit que j'en ferais refus. 11 m'a forcé de toutes les sortes, caresses et menaces des foudres de l'Église, de la persécution de la cour, de la perte des bénéfices. [Tout cela vient des Jésuites*] qui lui ont dit ici et ailleurs autant de mal de moi qu'ils ont pu, comme il me l'a rapporté. Et tout ce mal se termine à n'être pas leur ami, à ne parler pas d'eux en termes fort honorables au molinisme, et à m'être môle de la cause de Wendrockius pour empêcher au Parlement de Bordeaux la condamnation de ce livre. Enfin je dois signer pour calmer la tempête. On trouvera à ma souscription ce mot, qui déclare n'avoir pas lu Jansénius. Excusez, s'il vous plaît un homme qui parle tant de luimême; mais il le fait volontiers, afin qu'il ne vous soit pas inconnu. »
M. Girard ne raisonnait pas fort juste pour cette fois, et c'était une faible excuse de dire qu'il n'avait pas lu Jansénius, puisque cette raison même devait l'empêcher de le condamner d'hérésie.
Le 10 septembre, M. Richard*, curé de Triel, donna sa déclaration au doyen de Mantes sur le sujet du refus qu'il faisait de signer le formulaire en la manière qu'il était conçu, et le 30 de ce mois, et le 20 du mois suivant, il en appela au pape, aussi bien que le Père Lardenois', homme
1. La M. Le FéroQ a écrit ea marge du ins. : Il manque là quelque chose pour faire un bon sens.
2. Jean Richard (1615-1G86), curé de Saint-Martin de Triel pendant dix-huit ans, fut, pour refus de signer le formulaire, enfermé pendant quelque temps dans les prisons de l'officialité de Rouen. En 1673, il échangea sa cure contre le prieuré de Saint-Avoie. Il a fait imprimer plusieurs ouvrages curieux pour la justification de sa conduite (78 pages in-4»).
3. Martin Lardenois, supérieur des Célestins de Mantes, se démit de sa charge pour se livrer tout entier à l'étude de la théologie et de rÉcriture sainte. 11 mourut en 1671.
Son Explication de l'oraison dominicale a été traduite du latin par l'abbé de Hautefontaine
d'une grande piété et très docte, Célestin de Mantes. Cela se voit dans la justification de M. Richard, page 18.
Le 10 du même mois de septembre, M. de Chartres ayant ordonné la signature du formulaire dans son diocèse, Sans exception, [on] y obéit exactement, ainsi qu'il le témoigna ensuite dans son ordonnance de 1664.
Toutes ces signatures n'étaient fondées que sur les délibérations de l'Assemblée du clergé ; mais la tentation devint plus forte, et la résistance des ecclésiastiques peu éclairés s'affaiblit de plus en plus par les copies qui se répandirent vers la fin du mois de septembre du bref du pape, adressé aux grands-vicaires de Paris, qui avait été caché jusqu'à ce temps-là. Voici sa teneur :
Dilectis filiis Joanni Baptistœ de Contes, et Alexandro de ffodencq, vicanis generalibus archiepiscopi parisiensis. Alexander P. P. VII.
Dilecti filii salutem et apostoHcam benedictionem. Non sine magna profecto admiratione . . . etc.*.
Le pape donnait dans ce bref d'étranges éloges aux grands-vicaires de Paris; mais ils devaient se consoler par le témoignage que leur conscience leur rendait en distinguant le droit et le fait, selon l'usage perpétuel de toute l'Église. Et la vérité de leur narration était une chose si évidente que cinquante brefs semblables n'étaient pas capables de la détruire. On trouvait aussi un peu étrange qu'Alexandre VII, en menaçant de son autorité, employât un passage que Jésus-Christ a dit de lui-même, et il pouvait se souvenir qu'il n'en était que le ministre, les droits absolus du chef principal étant incommunicables.
Comme il ne s'agissait plus que de l'exécution de ce bref, M. le nonce fît un voyage exprès à Fontainebleau pour en arrêter les moyens, et il obtint sur ce sujet une audience secrète de Sa Majesté, environ le 21 ou 22 du mois de septembre. Personne n'y fut admis, que les ministres d'Etat et les évêques du conseil de conscience. M'^e de Chevreuse, à qui la reine mère avait promis d'y donner place, n'y fut point admise, et cette circonstance seule fit juger que ce
1. Ce bref est transcrit eu entier par Hermant, mais il est imprimé; le successeur de Bossuet, Bissy, l'a réimprimé en 1722 avec plusieurs autres pièces tirées de la Bibliothèque du roi.
bref n'était pas tel qu'on le désirait à la cour, et que l'on appréhendait les réflexions de cette dame, qui était assez clairvoyante pour pénétrer le fond de ce mystère, pour le découvrir ensuite à des personnes à qui on le voulait cacher. La porte de la chambre du roi demeura toujours fermée pendant toute cette audience, et qui que ce soit n'y entra.
Au sortir de cette audience, les évêques du conseil de conscience accompagnèrent le nonce chez le chancelier, où ils furent plus de trois heures en conférence. On y représenta au nonce que le roi n'avait pas sujet d'être satisfait de Sa Sainteté, de lui avoir envoyé un bref qui ne condamnât pas absolument et en termes clairs le mandement des grands-vicaires de Paris en ce qu'il établissait une distinction du droit et du fait, et n'ôtait pas tout prétexte aux jansénistes de se maintenir dans leurs erreurs ; qu'à moins de faire un autre bref, c'était leur donner gain de cause ; que si le pape ne voulait pas s'y résoudre, il fallait qu'il s'employât auprès du cardinal de Retz pour l'obliger à révoquer ses grands vicaires, ou qu'il cassât lui-même leur ordonnance, et que pour l'y engager, Sa Sainteté lui pouvait promettre sa médiation auprès du roi, Sa Majesté étant disposée en ce cas là et y engageant sa parole, d'écouter toutes les propositions raisonnables qui lui pourraient être faites pour l'accommodement de la grande affaire de cet archevêque de Paris.
On vit dans la suite l'effet de cette proposition, et le cardinal de Retz, qui ne l'écouta que trop par l'organe de ses négociateurs et de ses amis, n'y trouva pas moins sa ruine que ses grands-vicaires.