‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 2 sur 440 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

mes propres lumières dans la plupart des choses; que je l'ai fait pratiquer aux autres, que j'ai contesté souvent contre l'indocilité de ceux qui avaient peine à soumettre leurs lumières à celles de leurs supérieurs, comme au petit Dirois, en leur remontrant que si on ne mettait ce principe, un chacun s'établirait le maître de sa conduite, en disant qu'on entendait mieux les choses qu'un autre, et qu'ainsi l'on détruirait l'ordre de la conduite, et que chacun deviendrait maître en Israël ;

« 7° Que le monde ne sera pas capable de comprendre que le supérieur légitime qu'on a choisi pour juge ayant prononcé en matière de foi dans les questions de droit, ne le puisse faire en étant requis par les peuples, après le jugement des théologiens sur le jugement des évéques qui a été donné in partibiis;

« 8" J"ai été nourri dans la créance commune des théologiens que l'on appelle Duvallistes, qui tiennent que le souverain Pontife est infaillible lorsqu'il prononce ex cathedra, c'est-àdire lorsqu'il a fait examiner la question, qu'il a assemblé son conseil, et lorsqu'il juge avec connaissance de cause.

9o Que quand même on appellerait de ce jugement au concile, ce ne serait qu'un subterfuge, parce que les évéques et d'Italie et d'Espagne ne sont pas d'une autre trempe que ceux de France, et ainsi qu'ils ne donneraient pas un autre jugement;

« 10° J'ai d'autant plus d'inclination à cette soumission qu'il me semble que je n'y suis pas attiré par aucun intérêt temporel, ni spirituel, ni corporel, c'est-à-dire par aucun intérêt humain, parce que je ne pourrais jamais faire cette action qu'après avoir quitté toutes sortes de fonctions ecclésiastiques, et après m'être résolu de vivre inconnu et solitaire hors du lieu de ma connaissance, parce que je ne pourrais pas avoir société avec les gens qui le sauraient d'ailleurs, qui se couvriraient mal de l'autorité ecclésiastique contre mes amis que je croirais d'ailleurs être et fort gens de bien et fort capables, et que par là je m'éloigne de mes amis, qui est la seule consolation que j'ai en ce monde ; car tout le reste ne me touche point au cœur.

« Vous voyez bien par cette déduction combien j'ai besoin de vos prières et de celles de toutes les bonnes religieuses et de tous nos chers frères. Ayant du loisir, j'ai fait

4 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT

venir toutes les apologies pour étudier toutes les matières afin que je puisse rendre raison de ma foi quand il en sera besoin.

« Mon cher Père, venez prendre les eaux à Bellesme, nous aurons soin de votre chère personne ; nous vous guérirons le corps et vous nous guérirez l'âme. Ces eaux font des miracles pour rafraîchir le foie et pour les reins et pour purger l'estomac et la poitrine. Nous vous donnerons un logis tout proche le nôtre; vous n'aurez que faire de valet ni d'aucun monde, ni pas même de linge, ni de chemises. Mon cher Père je vous embrasse cent fois le jour pourvu que vous priiez pour moi.

« 11 n'y a point de danger de dire mes misères à nos bons amis; cela les obligera de prier pour moi et d'en avoir compassion, et surtout à M, de Sacy, à M. Arnauld et à M. Le Maître.

« Mon très cher Père ',

« Votre très humble et très obéissant serviteur et fils,

« Henri Duhamel. »

Après cette lettre, écrite dès l'an 1659*, il n'y a point lieu de s'étonner de la chute de son auteur, dont l'édifice n'était fondé que sur le sable. 11 y a au contraire un juste sujet d'admirer qu'il soit encore demeuré deux ans entiers sans exécuter le dessein qu'il avait déjà dans le cœur, quoiqu'il fût inconnu à la plupart de ses amis, dont la discrétion était accoutumée depuis longtemps à couvrir toutes ses faiblesses.

Mais outre que la seule lecture de cette lettre fait assez voir que les peines d'une si cruelle agonie venaient plutôt des secrètes passions de son cœur que de l'agitation de son esprit, il parait aussi qu'il avait sans doute p«rdu le souvenir de ses premières dispositions. Car il ne pouvait mander à M. Singlin qu'il avait toujours eu dans le cœur les senti-

Page 1