‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 28 sur 440 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

sur les esprits. Les évêques qui avaient renversé toutes choses pour établir dans leur Assemblée la signature du formulaire crurent que la distinction du fait et du droit était la ruine visible de leurs délibérations, et s'assemblèrent pour ne pas souffrir que deux prêtres détruisissent par un seul placard l'ouvrage de tant de prélats et le fruit de tant d'années. Les docteurs du parti de Molina frémirent de cette publication, dirent que ce mandement était aussi favorable à ceux qu'ils traitaient de jansénistes que s'ils l'avaient dressé eux mêmes, et ne purent retenir leurs emportements quand on leur dit que dans peu de jours on le verrait souscrit par la main même de M. Arnauld. Les moines eurent recours à leurs privilèges pour s'exempter de cette signature qui n'était nullement de leur goût en la manière que l'ordonnance était conçue, et tous ces corps qui paraissaient avoir conspiré depuis longtemps le renversement de la doctrine de saint Augustin conclurent qu'il fallait employer l'autorité du pape et du roi et engager les deux cours de Rome et de France, pour empêcher l'effet d'une chose de si pernicieuse conséquence. Voilà comme ils appelaient la paix de l'Eglise, dont ils étaient les ennemis parce que la guerre était avantageuse à leurs intérêts temporels, auxquels ils ne faisaient nulle conscience de sacrifier la vérité et la justice. La cour suivit aussitôt leurs mouvements, et nous en allons voir les suites.

Cependant les disciples de saint Augustin se trouvèrent fort partagés sur le sujet de ce mandement : les uns crurent qu'il suffisait pour donner la paix à l'Église, et que n'exigeant qu'un respect pour la question de fait, on pouvait se résoudre à le souscrire sans blesser la vérité. MM. Arnauld et Singlin étaient de ce sentiment, aussi bien que M. Taignier, qui considérait celte affaire comme une bénédiction de Dieu toute visible. Quelques autres ne croyaient pas que la distinction du fait et du droit fût assez nettement exprimée dans le mandement, et avaient horreur d'une telle signature, non seulement à cause du formulaire en lui-même qu'ils considéraient comme l'établissement d'une nouvelle inquisition par des personnes sans autorité légitime, mais même [parce] qu'ils ne pouvaient se résoudre à garder le silence sur le sujet d'un évêque dont l'innocence leur était connue, et que l'on opprimait visiblement par des cabales

et des calomnies M. l'abbé Le Roy, M. Perrault, docteur de Sorbonne, et M. Touret étaient de ce nombre, et ce dernier avait aussi engagé dans son avis M. Barillon',. chanoine de Notre-Dame.

M, l'abbé Le Roy n'eut pas plus tôt appris cette publication, qu'il en écrivit à M. Arnauld, par un exprès qu'il lui envoya le 20 juin pour lui rendre cette lettre :

« Le mandement de Messieurs les grands vicaires étant publié, il ne s'agit plus que de prendre une bonne résolution sur ce que l'on a à faire touchant la signature. Je crois que ce mandement, à cause de l'explication et de la distinction du fait et du droit, sera un piège terrible à beaucoup de gens, qui seront portés à le signer et qui ne voudraient pas signer sans cela. Je dis que ce sera un piège, parce que je ne crois pas qu'on puisse en conscience signer un formulaire, par quelque interprétation que les grands vicaires s'efforcent de le faire recevoir, à moins que cette interprétation y fût insérée nettement. C'est le formulaire et non l'interprétation qu'on propose à signer. Et sans doute les ennemis de la vérité tireront avantage de cette signature, et dans le présent et dans l'avenir, peut être tout autant que si les grands vicaires ne s'étaient point expliqués. Et de quelque prétexte que l'on se couvre, ce signe aura toujours une image et un caractère de faiblesse et de condescendance contraire à la générosité, à l'intrépidité et au désintéressement. Ma pensée est donc qu'on ne peut signer qu'en écrivant avant son signe quelque chose qui marque son ambiguïté, qu'on ne veut point confondre le fait avec le droit, et que l'on ne condamne que la mauvaise doctrine en se conformant en cela à l'intention que Messieurs les grands vicaires expliquent dans leur mandement. J'aimerais encore mieux donner un écrit à part où je ferais cette déclaration, afin de ne pas donner lieu de dire que j'aurais signé le formulaire, à cause qu'on aura affaire à des gens qui voudront faire valoir cette signature et supprimer autant qu'ils pourront l'interprétation ou la restriction. Je vous demande très humblement, Monsieur, par la vérité et

1. Jeau-Jacques de Barillon, chauoine de Notre-Dame en 1648, puis prieur de Gisy, mourut en 1683. 11 était neveu du conseilleur d'Etat M. de Moraugis.

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la charité de Notre Seigneur Jésus-Christ, que vous me fassiez la grâce de me donner instruction et lumière làdessus. J'envoie exprès à Paris, et le porteur a ordre de ne point revenir qu'on ne lui donne votre réponse. »

M, Arnauld ne fit pas languir longtemps cet envoyé, et dès le lendemain 22 juin, il lui fit remettre en main* cette réponse :

« Je ne puis, Monsieur, que je ne loue votre fermeté, quoique je n'approuve pas votre scrupule. L'amour que vous avez pour la vérité et le désir de vous exposer à tout plutôt que de la blesser en la moindre chose vous fait craindre où il n'y a pas sujet de craindre, au moins selon la lumière que Dieu me donne. Car puisque nous avons toujours déclaré que nous voulions bien promettre le respect pour le fait et créance pour le droit, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas signer le formulaire ensuite d'un mandement qui restreint clairement à cela tout ce que l'on signe en signant le formulaire. Mais c'est, dites-vous, le formulaire, et non l'interprétation que l'on propose à signer. Et moi, Monsieur, je vous réponds que ce n'est proprement ni le formulaire ni l'interprétation que l'on signe, mais le formulaire interprété, c'est-à-dire que l'on ne signe le formulaire que selon l'interprétation qu'y donnent les grands vicaires, selon laquelle il est très clair que l'on ne s'oblige qu'au silence pour le fait^ et à la créance pour la décision de la foi. Et ainsi, Monsieur, puisque les plus scrupuleux ont avoué jusqu'ici que l'on pouvait signer avec distinction du fait et du droit, pourquoi ne le pourrait-on pas faire encore plutôt lorsque cette distinction est établie par l'autorité même de l'Eglise qui vous propose à signer. Surtout, Monsieur, étant assurés comme nous le sommes que les grands vicaires n'ont aucune intention contraire à la vérité; que ce qu'ils ont fait n'est point une adresse pour faire recevoir le formulaire ; mais que leur dessein au contraire a été de le ruiner d'une manière qui ne donnât point de prise sur eux. Et en effet, si la cour ne détruit pas ce qu'ils ont fait, on peut dire qu'ils ont renversé en un jour tout ce que l'iniquité et la malice travaillent à établir depuis sept ans, et qu'ils ont rendu vaines toutes les inten-

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