LIVRE XXVIII
demande qu'il fit faire d'être mis en possession par procureur en vertu du bref du pape parce qu'il fallait des bulles, et on ne lui accorda point aussi l'exemption de droit de chapelle qu'il demandait. Toute la grâce qu'on lui fit fut de lui permettre d'être enterré dans l'église.
Il prit un soin particulier de recommander à M. Baluze l'édition de ses ouvrages, et étant mort le 29^ jour de saint Pierre, il fut enterré le lendemain dans le choeur de Notre- Dame, au pied de la chaire archiépiscopale ; sa polygamie spirituelle était marquée sur la plaque de cuivre qui fut appliquée sur son corps, et ses amis tirent gloire d'apprendre à la postérité qu'il était chargé de deux archevêchés quand le grand juge l'appela pour rendre compte de sa conduite. C'est ce que M. Baluze en a rapporté dans sa vie, où il a inséré cette inscription :
« Hic jacet corpus illustrissimi ac reverendissimi D. D. Pétri de Marca. Ârchiepiscopi Parisiensis et Tolosani, qui obiit III Kalendas Julii, anno Domini M.D. C. LXII. aetatis suae LXVIII, mense quinto, die VI, anima cujus requiescat in pace. Amen *. »
Un docteur célèbre comprit son éloge en ce peu de mots : Occidisti et non possedisti. On a trouvé un billet de M. Hermant, écrit quelques jours après à M. Taignier, où on lisait ce qui suit :
« Quel jugement effroyable que cette mort de Photius, dans toutes ses circonstances ! Fallait- il donc faire tant d'intrigues pour n'acquérir que six ou sept pieds de terre après les avoir achetés près de vingt mille écus ? Fallait-il se mettre au dessus du jugement de toute la postérité, pour n'être payé que de trois ou quatre lignes dans la Gazette'^ Fallait-il renverser toutes les règles de l'Église, pour vivre sans conscience, mourir avec un titre vain et sans effet, et avoir des funérailles sans pompe ? Ce ne sera pas le son des cloches qui fera dire de cet illustre prélat : Periit memoria eorum cum sonitu ; mais ce sera l'horrible fracas que cette mort doit faire dans toute l'Europe, pour couvrir de confusion les ambitieux qui vendent leur âme
1. Hermant donnait ensuite une épitaphe latine de M. de Marca , composée par M. de Verthamont et rapportée par M. l'abbé Faget, cousin de M. de Marca, auteur d'une vie de ce prélat. Tout cela a été barré.
484 MÉMOIRES DE tiODEt'ROl HERMANT
pour acquérir un peu de fumée. En vérité, rien ne pouvait être écrit plus visiblement par le doigt de la Providence. Mais il y a bien des doctes et des docteurs qui ne savent pas lire. Que Dieu nous regarde tous en pitié I »
M. Girard, abbé de Verteuil, qui connaissait particulièrement M. de Marca, ayant appris la nouvelle de sa mort, en envoya de Bordeaux cet éloge dans une lettre qui en fait un portrait assez naturel, par ces paroles :
« La vie de M. de Marca nous a fait voir le fils d'un vicesénéchal* ou prévôt de Pau, fait pour son argent président en ce Parlement, considéré pour son érudition singulière par M. le chancelier, employé dans la guerre et en l'intendance des armées, employé par le ministre à écrire contre le pape, devenu par ses emplois évéque d'un lieu où il n'a jamais résidé, fait archevêque de Toulouse et successeur d'un bon prélat par la recommandation des services qu'il rendait à la cour, flatteur du pape pour ses intérêts, comme il avait écrit pour ses intérêts contre les prétentions du pape; aussi mauvais archevêque qu'évêque, soigneux d'enrichir ses enfants d'offices, de bénéfices, d'abbayes, aboyant après la faveur et les grandeurs du monde, désireux du bien d'autrui, usurpateur de l'archevêché de Paris, lequel il a vu comme Moïse a vu la terre de promission et n'y put pas entrer, persécuteur de la saine doctrine, soit qu'il ne la connût pas, soit que l'ambition le portât à [le] faire contre sa conscience; politique et mondain, non ecclésiastique. Sa dernière pensée, qu'on dit avoir été de prendre possession de l'archevêché sur le seul certificat du banquier qu'il avait été approuvé à Rome, est digne de sa vie. Il voulait introduire un grand abus par un grand exemple, comme s'il n'y avait pas assez de corruption dans les procédures et matières bénéficiâtes, sans y ajouter un si remarquable désordre. Ceux qui sont plus instruits de ce qui se passe au monde remarqueront beaucoup plus d'autres choses que je n'en ai pu savoir. Je prie Dieu qu'il donne à son Église de meilleurs prélats qu'elle n'a. Nous sommes bien heureux d'en avoir en cette ville un si vertueux et si savant, quoiqu'il ne soit pas assez connu, ni estimé en cette ville ainsi qu'il le mérite*. »
1. Cette dernière phrase, depuis : Je prie Dieu, a été barrée au rus, et ne figure pas à la copie.