CHAPITRE II
Découverte de la disposition de l'ordre de Saint-Dominique à l'égard des Jésuites. Lettre du P. Ferrier au sieur Maraudé '.
Quoique M. Arnauld eût tâché de faire concevoir au Père Bancel, dominicain, que l'écritqu'il demandait aux disciples de saint Augustin pour les faire convenir avec l'école de saint Thomas touchant la grâce de l'état d'innocence s'entreprendrait fort à contre-temps et ne produirait aucun effet, ce Père néanmoins ne se rebutait point par ce refus, et persistait toujours dans ses idées. C'est ce que l'on remarque par une de ses lettres, écrite d'Avignon le 3 de ce mois, qui découvre un petit mystère de leur ordre à l'égard des Jésuites.
« Mon très Révérend Père,
« J'ai reçu votre lettre, ensemble un manuscrit. Votre Révérence ne me mande point si ces messieurs ont fait l'accord de saint Thomas avec saint Augustin touchant l'état d'innocence, ou s'ils y veulent travailler. Je suis très aise que vous ayez vu l'ouvrage du Père Versoris, et que vous ayez donné des mémoires à voire ami pour les bailler à ces messieurs. On écrit de Paris qu'il ne mettra pas au jour son ouvrage, mais je ne crois point cela, selon l'humeur qu'on me le dépeint. Joint que la division est grande parmi nous, et il n'est pas du bon côté. Elle augmente toujours depuis la lettre circulaire que notre Père général a écrite, portant qu'il fallait demeurer unis avec les Pères Jésuites et ne
1. Cette phrase du sommaire a été barrée au ms. ainsi que le passage du chapitre qui s'y rapporte; on a cru devoir les rétablir.
488 MÉMOIRES DE GODKFROl HERMANT
pas déchirer la robe sans couture qu'ils portent et qu'ils gardent avec soin. (Ce sont les termes de sa lettre.) Le Père général des Jésuites lui a fait satisfaction touchant le livre des Syriaques. Il en a été quitte pour un compliment, et en disant que l'auteur est un esprit fait de travers, duquel on ne peut venir à bout : et negantem non potui vincere. C'est une politique de notre Père général, parce qu'ayant été nommé au pape par le prince Giustiniano pour le chapeau de cardinal, il appréhende que les Jésuites ne lui soient contraires, et qu'ils n'empêchent sa promotion. C'est la cause qui l'a porté à écrire de la sorte. J'en gémis devant Dieu en mon particulier; car c'est trahir la doctrine de saint Thomas, ce me semble, de s'unir ainsi avec les Pères Jésuites, et cette dissimulation, quoiqu'il veuille défendre contre eux après sa promotion et se déclarer pour la bonne doctrine, est criminelle, si je ne me trompe, devant Dieu. Je crois néanmoins que Dieu tirera un grand bien de ce mal, et que notre division produira un bon effet pour ces messieurs, s'ils font le susdit accord. Car notre général ayant son chapeau, nous nous réunirons nécessairement pour défendre la doctrine de saint Thomas * ; les plus habiles tourneront du côté de cet ouvrage. Car l'on est bien persuadé qu'ils savent mieux que nous saint Thomas el l'enchaînement de sa doctrine et de ses principes. Ils connaissent bien et savent distinguer ce qui l'unit avec saint Augustin de ce qui l'en sépare, par la contradiction qui se rencontre dans ses sentiments. Voilà pourquoi ils seront forcés d'entrer dans les sentiments de ceux qui sont bien intentionnés et qui soutiendront fortement que c'est la doctrine véritable de saint Thomas et de ses véritables principes. Nos Pères de Toulouse ont obtenu du pape des commissaires pour faire réparer l'outrage qui nous fut fait et à saint Thomas par les Pères Jésuites, dans le sermon qu'ils firent au mois de décembre dernier le jour de la Conception. La commission est adressée aux grands-vicaires de M. l'archevêque, qui ne l'ont pas voulu accepter; mais l'inquisiteur étant aussi nommé par le pape, il les a condamnés, et par récrimination ils disent que nos Pères onl
1. Hermant avait écrit : /a doctrine de.f< Jém/He.i ; lorrcnr a été corrigée 8ur le ms, nn'me par la M. Le Férou.