LIVRE XXIX
autre question de fait à démêler que celui du prétendu jansénisme, et elle devint un point de droit si important que toutes les couronnes de l'Europe s'y trouvèrent intéressées. La chose eut un commencement peu considérable, comme il arrive ordinairement dans toutes les grandes affaires. Mais une légère étincelle alluma un si grand feu qu'il fut très difficile de l'éteindre. On en a fait de part et d'autre de différentes relations. Mais ce que l'on en dira en cet endroit sera tiré des lettres qui s'écrivirent de Rome, aussi bien que des Gazettes de France, que l'on grossit pendant plusieurs mois de cette fameuse querelle.
M. le duc de Créquy ' était à Rome en ce temps là en qualité d'ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne vers Sa Sainteté, et son nom y devait être fort considérable, parce que ceux de cette cour là se pouvaient souvenir de l'éclat avec lequel le maréchal de Créquy*, son aïeul, y avait fait la même fonction sous le pontificat d'Urbain VllI.
On a prétendu que le premier sujet de mécontentement que la cour romaine voulut bien prendre contre ce duc fut qu'en faisant ses visites de cérémonie il n'avait pas commencé par saluer d'abord les parents du pape avant tous les autres, et que le profond ressentiment qu'ils en conservèrent fut la première cause des hostilités qui se commirent dans la suite contre sa personne, qui leur devait être inviolable à moins qu'ils ne crussent pouvoir sans scrupule violer le droit des gens. Ensuite de cette froideur, une querelle particulière en fit naître une générale entre les deux nations. Parmi les personnes qui composaient la suite du duc de Créquy, un nommé Papillon, fameux escrimeur et maître de salle dans Paris, s'étant vu réduit à mettre l'épée à la main contre quelques soldats de la patrouille du pape, les mena si rudement, que ses épaules furent chargées de leurs dépouilles et de leurs armes quand il rentra chez Monsieur l'ambassadeur. Une troupe de Corses, destinés ordinairement pour escorter les sbires dans l'exécution des ordres
1. Charles de Créquy (1623-1687), duc et pair, fut ambassadeur extraordinaire à Rome, puis à Londres, et mourut gouverneur de Paris.
2. Charles de Créquy de Blanchefort et de Cauaples, maréchal de France, fut envoyé à Rome en 1633 comme ambassadeur extraordinaire auprès du pape Urbain VllI. 11 fut tué au siège de Brème en 1638, âgé d'environ soixante ans.
de Sa Sainteté, voulut venger cette injure, et faisant la ronde avec insulte autour du palais de son Excellence le duc de Créquy, donna lieu à des animosités réciproques entre les Français et ces soldats, et aux ordres peut être trop précis de don Mario, frère du pape et du cardinal Impérial, préfet de Rome, de faire main basse sur les Français à la première querelle.
L'occasion s'en présenta le 20 août' ; car un Français de la maison de la reine de Suède, passant ce jour là à Ponte Sixto, fut attaqué parles Corses sans qu'il leur en eût donné aucun sujet, et s'étant défendu contre l'insulte de ces soldats, enragés de l'affront que Papillon leur avait fait, et animés par l'ordre indiscret de don Mario, [ils] poursuivirent tambour battant et enseigne déployée jusque chez M. l'ambassadeur de France ce pauvre Français exposé à leur fureur, et qui courait un grand hasard de devenir leur victime pour toute sa nation. Après avoir investi le palais, et s'être saisis des avenues de toutes les rues par où on y pouvait aborder, il ne leur restait plus qu'à s'en prendre à M. l'ambassadeur lui-même ; aussi n'y manquèrent-ils pas. Car comme il n'y avait qu'un moment qu'il était rentré dans son palais, au retour d'une visite qu'il avait faite à la princesse Borghèse, par un autre côté que celui où marchaient les Corses, non seulement ils ne se retirèrent point à la vue de deux où trois gentilshommes qu'il envoya pour faire retirer ses gens, dès l'instant qu'il eut appris ce désordre; mais même dès qu'ils les virent on tira sur eux deux ou trois coups de mousquet, dont il n'y eut qu'un seul Italien de tué. M. l'ambassadeur courut lui-même un très grand hasard; car étant monté sur un balcon pour voir de ses propres yeux ce qui se passait, il essuya plusieurs mousquetades tirées directement sur sa personne, et n'en fut garanti que par une protection toute particulière de Dieu.
Dieu en préserva aussi par la même grâce madame l'ambassadrice, sa femme, laquelle dans ce temps là même, revenant des églises, et étant encore auprès de Saint Charles de Gattinari, lieu fort éloigné de son palais, sans savoir rien de ce qui se passait, tomba entre les mains des soldats
1. Tout ce qui suit, jusqu'à la fla du chapitre, est extrait, d'une lettre de Rome du 21 août 1662, publiée daas la Gazelle n» 103.