LIVRE XXIX
qui s'étaient saisis de ce poste là, et qui après avoir laissé passer le carrosse de ses gentilshommes, tirèrent sept ou huit coups de mousquet sur le sien propre, sans autre effet que de tuer un de ses pages, qui tenait la portière de son carrosse, et de percer son carrosse de plusieurs coups de carabine,et de blesser un laquais. La crainte de cet accident imprévu l'ayant rendue à demi-morte, pour avoir été traitée de la manière du moade la plus indio^ne, et avoir éprouvé en sa personne cette indignité que l'on n'aurait pas faite à la femme du monde de la plus vile condition, elle rebroussa chemin et se retira en très grand désordre chez M. le cardinal d'Esté, où elle demeura évanouie plusieurs heures, et n'en sortit que sur les onze heures du soir, sous la protection de ce cardinal, qui la ramena lui-même dans son carrosse.
Pendant ce temps-là les hostilités italiennes ne laissaient pas de continuer; on tirait sans cesse sur tous les Français que l'on rencontrait, et les Italiens mêmes n'en étaient pas exempts, lorsqu'on croyait qu'ils allaient au palais de l'ambassadeur. Un de ses gentilshommes en fit l'épreuve par un coup de mousquet qu'il reçut dans le ventre, pendant qu'un de ses laquais en reçut un dans le corps d'un autre côté. Le marquis de Frangipani même ne se trouva point à couvert de cette brutalité, ayant été attaqué avec sept ou huit Italiens ou Allemands, lorsqu'il allait au palais de l'ambassadeur pour lui rendre les offices qu'il pouvait attendre d'un ami de la couronne de France.
M. de Créquy, croyant apaiser ce désordre par l'autorité de don Mario, lui en envoie donner avis. Ce frère du pape promet d'abord d'y venir pour faire cesser le tumulte, puis s'en excuse et traite cette affaire de bagatelle. M. l'ambassadeur, piqué d'abord d'une froideur et d'une indifférence si outrageuses, et transporté de colère, prend d'abord la résolution d'envoyer donner un coup de pistolet à ce préfet, mais le cardinal d'Esté l'en empêcha. Il défend ensuite aux cardinaux de la faction française de se trouver le lendemain au consistoire. Tous obéissent, à la réserve d'Ursin. Il ne diffère pas un seul moment de donner avis au roi de toute cette histoire si tragique par deux courriers partis à douze heures l'un de l'autre. Le premier qui venait apporter la nouvelle d'un si horrible assassinat y arriva le
29 août. On tint grand conseil pour cela à Saint-Germain. L'avis le plus fort allait à mettre, sans autre formalité, M. le nonce au Bois de Vincennes. Le roi fut plus doux, et se contenta de lui envoyer dire par M. de Vincennes* que Sa Majesté désirait qu'il se retirât de Paris pour sa sûreté, de peur de ne se pouvoir garantir des insultes des parents de M. et de M"»" de Créquy, et peut-être de la populace. M. le nonce se tint chez lui et fît dire qu'il n'y était pas.
Pour réparer un si grand excès, le roi écrivit au pape une lettre un peu forte, et en adressa une de même nature à chacun des cardinaux, à la réserve d'Impérial et d'Ursin, ayant été à ce dernier la charge de sous-protecteur avec ses pensions et ses abbayes. Voici la lettre du roi au pape en date du 30 août :
(Voyez la Gazette de France, vous y verrez la lettre et le reste de l'histoire présente) *.
Cette brutalité italienne fut détestée de tout le monde. M. l'évêque de Vence en ayant appris la nouvelle en écrivit ainsi à une personne de sa correspondance : « Il n'y a point d'exemple parmi les barbares d'une action aussi barbare {sic) que celle qui s'est faite à Rome, dans son fond et dans ses circonstances. C'est un scandale épouvantable pour les hérétiques et un sujet d'affliction et de gémissement pour les gens de bien. Dieu veuille qu'elle serve au moins pour faire ouvrir les yeux au pape, qui est fort aveuglé par la chair et le sang. Oh! qu'il vaut bien mieux être parmi les rochers de Vence que sur le trône de cette manière. »
Cette querelle de Rome donna lieu à un écrit latin intitulé Pistas framica. On composa aussi en ce temps là un Discours de l'Église au pape Alexandre VII\ mais il ne fut pas publié.
On croyait voir une prompte réparation de cet assassinat de M. le duc de Créquy dès le lendemain qu'il fut commis; mais il ne s'en fit rien du côté du pape ni de ses parents,