CHAPITRE X
M. de Gréquy mande à M...1 ce qui s'était passé dans la négociation de l'abbé Rasponi.
Tout paraissait disposé à la guerre, et M. le maréchal Du Plessis-Praslin avait déjà reçu ordre du roi d'aller commander en Italie l'armée que Ton destinait d'y envoyer. Mais les plus éclairés voyaient déjà par avance que ce grand bruit se terminerait à fort peu de chose, et que cette affaire s'accommoderait, quoique la négociation de l'abbé Rasponi n'eût rien produit de solide, comme on le peut remarquer par cette lettre que M. de Créquy en écrivit à M... :
« Monsieur,
« Si l'aveuglement des parents et de quelques ministres du pape leur eût pu permettre de ne se vouloir pas perdre et de travailler sérieusement à réparer l'injure qu'ils ont faite au roi, ils sentiraient présentement des effets de sa clémence, et je ne serais pas obligé à donner aujourd'hui des marques publiques de sa juste indignation. Mais puisque au lieu d'essayer par un procédé sincère et soumis d'exciter en leur faveur la bonté de Sa Majesté, ils ne se sont pas souciés d'irriter sa justice par de continuelles offenses, leur endurcissement ne me laisse pas lieu d'autre chose que de commencer à faire éclater contre eux la
1. Il y avait primitivement au ms. : à M. de Lyonne. L'attribution a été reconnue fausse, et Hermant a écrit en marge ; Tascher de découvrir à qui cette lettre est écrite.
618 Mi^MOIRES DE GODEFROI HERMANT
colère d'uQ grand prince, qu'ils s'apercevront trop tard de n'avoir point assez redouté. Dans toutes les rencontres de l'affaire présente, j'ai toujours agi avec un esprit de paix, et pour parvenir à un accommodement, je n'ai rien oublié de tout ce que la gloire et le service du roi m'a pu permettre, ainsi que vous savez et que je vous ai mandé plusieurs fois que je ferais. Je ne puis voir maintenant qu'avec déplaisir que l'inconsidération, ou plutôt la fureur des parents du pape les porte de se précipiter aveuglément dans une ruine certaine. Mais toutefois il me reste non seulement cette satisfaction que tous les ministres des princes qui ont été témoins de toutes les démarches que j'ai faites ont pu voir que j'ai procédé en ceci avec toute la modération possible, mais je puis dire encore avec vérité que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour sauver des gens qui se voulaient perdre, que je les ai avertis plusieurs fois du péril où ils allaient se jeter ; qu'ils n'y sont tombés qu'après leur avoir tendu inutilement la main pour les en empêcher, et qu'enfin je l'aurais fait, s'il était possible de sauver quelqu'un malgré lui.
« Afin donc que vous soyez mieux éclairci de tout ce que je dis, je suis bien aise de vous rendre compte de quelle manière les choses se sont passées entre M. Rasponiet moi, depuis le jour qu'il est venu ici pour me négocier jusqu'à présent, et sans m'arrêter à vous faire ressouvenir que cet envoi ne fut fait qu'à l'extrémité, après que la cour de Rome eût vu que tout le monde avait trouvé ridicule de m'avoir envoyé une personne sans autorité, sans pouvoir du pape, et sans aucunes instructions particulières de ses sentiments. Je me contenterai seulement de vous informer sincèrement et nettement de toutes les particularités de cette négociation.
« Vous savez avec combien de bruit et d'éclat la cour de Rome a publié, depuis l'attentat des Corses, qu'on voulait donner toute sorte de satisfactions au roi, et combien elle a essayé de faire valoir cette déclaration dans le monde, quoiqu'elle fût accompagnée tous les jours de nouvelles ofTenses qui en persuadaient assez la mauvaise foi. Et nonobstant que dans les premières conférences que j'ai eues avec M. Rasponi, je ne le visse chargé de rien pour le service de Sa Majesté, et que je pusse prendre de là un sujet légi-