LIVRE XXX
qu'elle a reçu, la Majesté du roi mon seigneur et toute l'Espagneles ont plutôt estimées légèresetdispropoctionnées qu'injustes et iniques, ainsi que Votre Seigneurie les a canonisées. Et ce n'est pas mon dessein, la chose n'étant pas de mon devoir, mais le fait appartenant à la France, de prouver par le détail que l'assassinat du duc de Créquy a été fait de concert, et il me suffit de dire seulement que de la relation du cardinal d'Arragon, de la conformité où se trouvent sur ce point tous les ambassadeurs résidant à Rome, de toutes les circonstances du fait, des dispositions des soldats corses, de la fuite qu'on a permise aux coupables, de la licence que l'on a donnée à tout le corps d'armée [des] Corses et [des] sbires, du siège que l'on a planté devant le palais Farnèse, des vivres que l'on a refusés à la famille de l'ambassadeur, de la persécution que l'on a faite à ses courtisans, et, ce qui est encore plus important, du peu de compte que le pape a fait de cette injure, n'ayant donné aucun ordre de faire la moindre civilité à l'ambassadeur dans une occasion si importante, on doit nécessairement conclure que l'attentat a été non seulement commandé par don Mario, mais approuvé par Sa Sainteté même.
« La preuve de cette dernière vérité se peut tirer principalement de la résistance que le pape a faite aux demandes du roi très chrétien, qui ne peut être attribuée qu'à l'une de ces quatre raisons, ou au bien de la chrétienté, comme Votre Seigneurie l'a dit, ou à la haine qu'il porte à la France, ou à l'amour passionné qu'il a pour son propre sang, ou à la conservation de la gloire de son pontificat, qu'il croirait peut-être recevoir une notable diminution s'il accordait à la France ce qu'elle désire pour oublier l'injure qu'elle a reçue. Si on l'attribue à la première de ces causes, il me paraît que le sang, le carnage, la désolation de la chrétienté sont un méchant moyen pour procurer la conservation des mêmes chrétiens. Si c'est par la seconde raison, le pape doit considérer que la France est une partie du peuple que Dieu lui a commis, et qu'il n'y en a aucun qu'il ne soit obligé d'embrasser également dans toute son étendue avec esprit d'amour et de charité. Si c'est par le troisième motif, que . ne diront point sur cela avec raison tous les princes et les peuples chrétiens, et quel scandale ne sera-ce pas pour les hérétiques de voir qu'un souverain pontife mette tant
de personnes au hazard de perdre la vie, tant de mères leurs enfants, tant de femmes leurs maris, tant de vierges leur honneur, tant de familles leurs biens, tant de villes leur liberté, tant d'âmes le paradis, pour ne pas vouloir se priver pour quelque temps de son frère en le renvoyant à sa maison riche, puissant et tout rempli de l'effusion du trésor ecclésiastique? Que si c'est pour la quatrième raison, on doit considérer que la souveraine gloire des chrétiens consiste à faire dans la plus grande perfection qu'ils peuvent les choses auxquelles Dieu les a appelés. Ainsi la gloire d'un capitaine consiste à être prudent, vigilant, courageux ; celle d'un roi à être pieux, juste et amateur de ses peuples ; et celle d'un vicaire de Jésus-Christ à prendre, comme un bon pasteur, le soin nécessaire de son troupeau, en cherchant durant son pontificat à ne le repaître que des fleurs d'une sainte et durable paix. Un bon pape est si étroitement engagé à ce devoir, qu'encore que le frère de Sa Sainteté fût tout à fait innocent, il devrait le donner au repos public, et en faisant autrement, il confirmera le sentiment de plusieurs esprits malins, qui n'étant pas bien informés des droites intentions d'un si bon et si saint pape, croient que cette dureté qu'il a pour maintenir les ordres qu'il a donnés lui-même doit être attribuée, les uns à un excès d'orgueil mal soutenu, puisqu'il est de notoriété publique que, dans le temps même qu'il veut faire paraître qu'il se met fort peu en peine des ressentiments d'un grand roi, il va mendier les offices de tous les princes qu'il juge capables de l'apaiser, les autres à une cupidité insatiable d'amasser de l'argent pour avoir un prétexte de mettre de nouveaux impôts, et de tirer du Château Saint-Ange le trésor que l'on y conserve, pour l'extrême nécessité de l'Église ; les autres à un regret hors de propos d'avoir engagé si imprudemment son frère à lutter contre un si puissant roi, afin de réparer l'afiFront inefïaçable qui fut fait, il y a quelques années au cardinal d'Esté, lequel le contraignit de traiter de pair avec lui dans la ville principale, au milieu de ses forces et sur son propre trône, et de découvrir sa timidité naturelle par un accord ignominieux; et enfin les autres pourront attribuer cette conduite du pape à une envie maligne pour rompre une paix qui l'a blessé mortellement pour avoir été conclue sans sa médiation. Pour