LIVRE XXX
de mer. En un mot, la possession de ce royaume rendra l'Espagne plus prompte à secourir ses confédérés et ses amis, plus prête à défendre ses propres états, et plus puissante pour attaquer ses ennemis.
« Or le vrai et unique moyen de faciliter une telle conquête est la paix avec la France, laquelle apprenant la publication de la ligue comme une querelle que l'Espagne lui fera de sang-froid, lui déclarera aussitôt la guerre de tous côtés, ce qui contraindra Sa Majesté, ou de faire la paix avec les Portugais, ou de faire quelque trêve avec eux, ou d'afTaiblir ses forces engagées dans cette occupation pour courir au secours des autres lieux attaqués.
« Si l'on fait la paix avec eux, il est à croire que, se prévalant de la conjoncture, ils n'y consentiront point sans la conservation de cette couronne dans la maison de Bragance, ou au moins sans se faire rendre ce qui est à eux, avec la restitution des places dont elle s'est saisie, et avec la renonciation des prétentions qu'elle a sur le Portugal, et peutêtre avec l'une et l'autre de ces deux choses ensemble de payer la perte d'une si certaine et si importante victoire qui lui sera échappée des mains.
« S'il leur accordait une trêve, ce ne serait pas sans donner à un ennemi déjà blessé et tombant par terre le temps de respirer, d'étancher son sang et de prendre de nouvelles forces pour renouveler ensuite le combat plus chaudement que jamais, et avec un péril évident de son vainqueur.
« Si les forces que l'on attaque se divisent, c'est une chose certaine que le roi d'Angleterre, étant intéressé en la conservation de ce royaume par la nouvelle confédération et alliance qu'il a contractée, lui enverrait aussitôt les plus grands secours qu'il pourrait, afin qu'étant unis avec les Portugais, et ne se trouvant aucun obstacle assez fort pour s'y opposer, ils pussent non-seulement recouvrer ce qu'ils ont perdu, mais même entrer avec de très dangereuses conséquences jusqu'au fond des entrailles d'Espagne.
« De ce que je viens de dire l'on doit conclure avec combien de précaution et de circonspection il faut, pour le service de Sa Majesté, se conduire avec les iFrançais qui se sont rendus aujourd'hui formidables par un si grand nombre de si luissantes confédérations. Or pour parler de l'utilité
que Voire Seigneurie a proposée, je toucherai maintenant comme en passant l'article de Castro, sur lequel elle a fait de si grandes exclamations, et je me contenterai de dire que quand même vous auriez des preuves suffisantes des desseins des Français sur cet état, cette considération ne suffirait pas encore, et ne serait pas assez légitime pour faire entrer Sa Majesté en cette ligue avec le pape.
« Je ne dis pas que cette nouveauté ne fasse d'abord quelque impression et ne soil. capable de donner quelque ombrage aux intéressés, mais elle paraîtra comme une chose qui fera plus de bruit qu'elle n'est importante d'ellemême à quiconque l'examinera avec toutes les réflexions qu'il faut faire sur ce sujet.
« Pendant les guerres passées, les Français se sont vus maîtres de Porto Longone, place très forte, et encore de Piombino, dans lesquelles ils pouvaient par le moyen de la mer, qui leur était découverte à leur discrétion, faire entrer les secours qui leur étaient nécessaires, et néanmoins tout à coup ils en furent chassés en très peu de temps avec beaucoup de honte et de dépit. Que s'ils n'ont su ni pu se maintenir en possession de ces deux ports, pour le secours desquels ils devaient faire les derniers efforts, comment pourraient-ils défendre Castro qui est encore un peu plus éloigné de France, coupé et séparé parla mer des forteresses de Sa Majesté, et environné par terre de toutes parts des états des princes intéressés, dans lequel ils ne peuvent presque porter le moindre secours sans passer, pour ainsi parler, sous l'artillerie espagnole des forteresses de Toscane.
« Pour ce qui est des intérêts d'Allemagne, quand il serait vrai que la France se serait déterminée à faire la guerre à l'empire, si elle la lui fait avant que de conclure la paix avec le Turc, c'est une chose certaine qu'en ce cas là tous les princes et confédérés de la très-auguste Maison d'Autriche se ligueront ensemble, et feront une armée capable de réprimer ou au moins de repousser Timpéluosité des Français. Outre cela, Sa Majesté l'empereur, se trouvant quarante cinq mille hommes, enverrait un corps considérable pour renforcer les troupes de ses amis, lequel étant jointavecle leur pourrait réduire les ennemis àla nécessité de la défensive, et de donner temps à l'empereur de faire son traité sans précipitation. Que si la France déclare la