LIVRE XXX
ni en la manière des tyrans. Celte vérité se confirme par l'exemple du duc d'Albe, qui fut envoyé parle roi catholique Philippe II, de glorieuse mémoire, prince très religieux, contre l'état ecclésiastique pour contraindre Paul IV de rendre Paliano aux Colonne, sur lesquels il Pavait usurpé injustement. Mais si le roi de France, après s'être vengé et avoir recouvré ses états, ne rappelait pas ses troupes, ou ne restituait pas les [villesj dont il se serait emparé, ou donnait quelque marque de vouloir encore passer outre, alors Sa Majesté sera obligée de joindre ses forces avec celles de PÉglise pour la défense du Saint Siège, dont en cette occasion le roi de France pourrait être déclaré légitimement l'ennemi public.
« Le troisième point est que, par la considération d'un bon gouvernement, Sa Majesté pourvoie à une longue et vigoureuse défense de tous les droits de ses places qui sont les plus exposées à là jalousie entre tous les états qu'il possède en Italie, en mettant sur pied, outre ce grand nombre de gens de guerre qu'il a déjà, tant dans le Milanais que dans le royaume de Naples, un corps suffisant de soldats qui soit vigilant et prompt à se mouvoir promplement dans toutes les occasions où il y aura quelque danger de surprise et d'attaque, et qui puisse se défendre assez fortement pour donner temps de donner cours aux autres forces de Sa Majesté et à celles de tous les princes d'Italie, lesquels étant témoins d'une si grande infidélité et si dangereuse à leur égard, ne manqueront pas sans doute ni à la Sainte Eglise, ni à Sa Majesté, ni à eux-mêmes, et feront naître aux Français, par cette conduite, l'impossibilité de faire aucun progrès considérable, ou parce qu'ils se verront vaincus, ou parce qu'ils se diviseront pour empêcher la jonction des confédérés. Que s'ils se divisent, chaque partie d'entre eux sera trop faible pour entreprendre aucune chose d'importance, et s'ils demeurent unis, ils donneront aux princes intéressés la commodité de mettre ensemble toutes leurs troupes et de former une puissante armée qui ira afTronter leurs ennemis pour s'opposer à leurs desseins, et les contraignant à tourner visage et abandonner toutes sortes d'entreprises qu'ils auraient pu former, ou à prendre le dangereux parti d'être... dans le milieu, ou d'être entourés de toutes parts dans un pays étranger sans espérance d'au-
cun secours, et ainsi de mourir ou de faim ou par i'épée avec leur ruine totale et la défaite que Votre Seigneurie a exprimée par l'autre raison. »
Ce discours de don Etienne étant fini, le nonce, qui ne s'attendait nullement à une telle harangue qu'il lui était aussi difficile de souffrir que d'y répondre, lui dit qu'ilavait plutôt parlé comme un bon Français que comme un bon Espagnol. A quoi don Etienne répliqua vigoureusement sur le champ que lui nonce avait plutôt parlé comme un bon Turc que comme un bon prêtre, qu'il avait proposé la destruction de la chrétienté, qu'il était prêt, avec la permission de Sa Majesté de faire imprimer son discours, afin de pouvoir sur cela faire le procès à Sa Seigneurie, et qu'il avait assez de courage pour faire encore quelque chose de plus. A quoi M. le nonce ayant répliqué qu'il avait ordre de parler, et non de mettre son discours sous la presse, la chose fut assoupie par l'autorité du roi, lequel en ayant conféré pendant quelque temps avec le duc de Médina, répondit de sa propre bouche à M. le nonce qu'il ferait savoir ses résolutions au pape par le moyen des ministres qu'il avait à Rome.
Le discours de ce seigneur espagnol, prononcé en italien, est si plein de grands sentiments et d'une profonde pénétration dans les véritables intérêts de Rome et des princes, que l'on en sera sans doute touché d'estime et de respect pour celui qui l'a prononcé, aussi bien que de compassion pour le pape Alexandre VII, capable de toutes choses [par] l'amour aveugle qu'il portait à ses parents. On voit que s'agissant de leur honneur, son scrupule était assez médiocre, puisque pour les satisfaire il ne craignait pas de porter le fer et le feu dans toute la chrétienté, pendant que, pour une chose de néant, il voulait traiter comme ennemis de l'Église des théologiens très catholiques et très vertueux, pour ne le pas croire infaillible dans un fait de nulle importance, et sur lequel il se voulait épargner la peine de les instruire.
LIVRK XXX 687