LIVRE XXV
faut nécessairement distinguer le point de fait d'avec le point de foi, puisque si c'était la même chose, comme il y aurait de l'impiété à supposer qu'on puisse avoir une conviction évidente de la fausseté d'un point de foi, il y aurait aussi de la fausseté pour le fait. Et cependant M. l'évéque d'Alet suppose que ce dernier peut être.
« La difficulté que vous me proposez ensuite, touchant ceux qui, ne sachant rien de ces matières, semblent plus obligés de déférer au pape et aux évêques qu'à d'autres personnes qui n'ont pas la même autorité dans l'Église, est la plus considérable qu'on puisse faire sur cette matière; et néanmoins elle n'est pas solide au fond ; car lorsqu'une personne sait que l'autorité du pape et des évêques est faillible dans ces matières de fait, et que d'ailleurs il est informé du peu de soin qu'ils ont pris de s'en bien instruire, quoiqu'ils n'en puissent rien faire que par un examen laborieux, personne n'étant obligé de s'imaginer que Dieu leur doive révéler ce qui est dans un livre qu'ils ne prennent pas la peine d'étudier, il est impossible que le poids de cette autorité, quelque grande qu'elle soit en elle-même, ne soit beaucoup affaiblie dans son esprit. Mais si d'autre part il connaît que des théologiens habiles, pieux et désintéressés, qui ont étudié avec grand soin le livre dont il s'agit, et qui ne gagnent que des persécutions aie défendre, soutiennent constamment que les hérésies qu'on attribue à ce livre ne s'y trouvent point, et qu'ils le montrent même par des livres qui passent dans le monde pour très solides, je dis qu'alors une personne équitable et de bon sens jugera nécessairement qu'il est pour le moins aussi probable que ces hérésies ne se trouvent point dans ce livre, que non pas qu'elles s'y trouvent. Et tant qu'il est dans ce doute, et que tout considéré il penche pour le moins à croire que des docteurs qui ont lu Jansénius, et qui n'ont point d'intérêt à le défendre, ne diraient point que des erreurs ne s'y trouvent point si elles s'y trouvaient, qu'à croire qu'elles y sont parce que des évêques qui ne l'ont point lu le disent, je soutiens qu'il ne lui est point permis de signer un formulaire où on lui fait dire qu'il condamne une doctrine comme contenue dans un livre dans lequel il n'est point persuadé qu'elle soit contenue. Car il ne faut pas considérer d'où lui vient cette persuasion, si c'est pour avoir lu Jansénius, ou
si c'est seulement par des considérations étrangères que les théologiens appellent motifs de crédibilité, telles que sont toutes les circonstances de cette affaire, les injustices qu'on y a mêlées, le peu de soin qu'on a pris de l'examiner, et le refus opiniâtre de déclarer quel est ce sens de Jansénius que l'on veut que Ton condamne. Il suffit que l'on ne croie pas une chose, par quelque raison que ce soit qu'on ne la croit pas, pour ne pouvoir signer sans mensonge un acte où l'on vous fait dire qu'on la croit, puisque c'est mentir que de dire de bouche ce qu'on n'a pas dans le cœur, ce qui n'est jamais permis.
« Mais vous avez tort, dira-t-on, de déférer davantage à des docteurs particuliers qu'au pape et aux évéques. Cela serait vrai s'il s'agissait d'obéissance en matière de discipline mais pour ce qui est de la créance^ c'est à la vérité qu'on la doit, et non à l'autorité, qu'autant qu'elle est accompagnée de la vérité. Autrement, quand cette autorité serait dans l'erreur (comme tout le monde est d'accord que celle des évéques et du pape y peut être en matière de faits), on serait obligé de croire la fausseté par déférence à l'autorité^ ce qui serait un blasphème. Et ainsi, quand diverses raisons nous font juger qu'une autorité beaucoup moindre en soi a la vérité de son côté, et qu'une autorité beaucoup plus grande ne l'a pas, c'est agir contre l'ordre de Dieu et contre la nature même de notre esprit de ne nous engager pas du côté où nous avons plus de marques de la vérité. Toutes ces choses étaient assez bien expliquées dans les deux écrits qui furent envoyés à M. d'Alet du vivant de feu M. de Bagnols, queDesprez a fait imprimer sans notre participation. Je ne sais si on ne vous les a pas envoyés.
« Je reviens à ce qui vous regarde pour les signatures. Il n'est point nécessaire d'entrer en matière avec ceux qui voudraient vous faire signer. Il vous suffit de dire que n'étant point théologien vous n'avez pas dû vous informer de ces matières ; que vous vous contentez de la simplicité de la foi, et que vous savez bien que votre foi ne dépend point de ce qui peut être ou n'être pas dans un livre ; qu'ainsi vous n'êtes point obligé d'en rendre aucun témoignage, mais seulement de croire tout ce que l'Église croit, et condamner toutes les erreurs qu'elle condamne. Que si on vous dit que l'Église condamne les erreurs du livre de Jan-