LIVRE XXV
aliquid adversus veritalem, sed pro veintate. Que si vous devez craindre de désobéir à vos supérieurs, vous ne devez pas moins appréhender de rendre témoignage contre unévêque innocent, et de condamner même en quelque sorte par votre souscription des personnes à qui Dieu vous a uni d'une manière très particulière^ et à qui vous ferez bien la justice de croire qu'ils ne se voudraient pas perdre pour toutes les considérations du monde, et qu'ils ne s'opiniâtreraient point à dire que les propositions ne sont pas dans Jansénius s'ils n'en étaient très persuadés. Vous savez d'une part qu'ils ont quelques lumières en ces matières pour les avoir étudiées avec soin, et que de l'autre ils ont assez de crainte de Dieu pour ne rien faire contre leur conscience. Je ne sais si vous connaissez beaucoup d'évêques de qui vous puissiez rendre devant Dieu le témoignage qu'ils ont ces deux qualités nécessaires pour bien juger ce point de fait, c'est-à-dire s'ils ont bien étudié Jansénius, et s'ils sont assez fermes pour préférer la vérité à tous les intérêts du monde. Pour moi, je vous proteste devant Dieu que je n'en connais aucun qui ait ensemble ces deux choses. Je reconnais dans M. d'Alet et dans quelques autres cette dernière qualité; mais vous m'avouerez que ni lui ni les autres n'ont pas mis beaucoup de temps à étudier ces matières, qui sont très épineuses et très difficiles ; que presque tous les autres ou sont vendus entièrement à la cour, comme sont ceux qui dominent en cette assemblée, ou n'ont pas la force de résister, avouant à leurs amis qu'ils sont très fâchés de faire ce qu'ils font, mais qu'ils ne veulent pas se perdre. Je prends Dieu à témoin que je ne vous dis rien que de très assuré, et je suis certain que si vous saviez comme toutes les choses se sont passées dans l'Assemblée, vous n'auriez que de l'indignation, et non de la révérence, pour un procédé si rempli de violence et d'injustice.
« 11 n'est pas moins assuré que le pape n'a jamais examiné cette question par lui-même; mais que tout ce qu'il en a dit n'a été que sur la foi de sept ou huit réguliers dont les suffrages, qui ont été imprimés, peuvent faire juger de leur suffisance. Voilà à quoi se réduit cette autorité qui vous opprime.
« Ne croyez pas, mon très cher frère, que cela soit une action d'humilité de s'aveugler soi-même dans les choses
14 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT
qui dépendent de la raison et non de la révélation de Dieu; et surtout quand il s'agit de la réputation d'un tiers qui nous doit être aussi chère que l'obéissance que nous pouvons devoir à nos supérieurs en ces sortes de questions qui ne regardent pas la foi. Car enfin Dieu nous défend de condamner un innocent à moins d'en avoir des sujets capables de nous faire voir qu'il est coupable; et l'autorité de tous les évêques dont presque aucun n'a lu Jansénius ne doit point avoir tant de force sur un esprit équitable pour lui faire croire qu'il a enseigné les erreurs qu'on lui impute, que celle d'un grand nombre de théologiens qui l'ont lu avec un très grand soin, qui ont de la conscience, et qui ne gagnent rien à soutenir ce prélat, que d'horribles persécutions. On doit pour lui faire justice au moins douter s'il les a enseignées. Or dans le doute la charité oblige de ne point condamner et de suspendre son jugement,
« Mais ce qui cause votre principale peine est que vous vous êtes souvent engagé à vous rendre au jugement que ferait le pape sur celle question de fait, et que même depuis la bulle vous avez souvent promis de la recevoir quand elle vous serait envoyée par vos supérieurs légitimes. Souffrez, mon très cher frère, que je vous dise que si j'étais à votre place c'est ce qui me donnerait plus de scrupule de signer, parce que j'appréhenderais que ce ne fût ce point d'honneur qui m'y engageât, et la crainte de n'avoir poi t été assez sincère. Car vous jugez assez que ce n'est pi int par ces sortes d'engagements que celte affaire se doit décider. Si elle est juste, vous la devez faire quand vous ne l'auriez jamais promis, et si elle blesse la vérité et la justice, vous ne la devez point faire quand vous l'auriez cent fois promis. Si les propositions ne sont point dans Jansénius, quelque promesse que vous ayez faite de reconnaître qu'elles y sont, vous n'en blesserez pas moins la vérité en les y reconnaissant. C'est donc par lu, seulement qu'il faut juger à quoi ces promesses vous engagent, et vous devez craindre que ce ne soit même cet engagement qui vous [a fait] trouver ces propositions dans Jansénius quand vous l'avez lu. Car il est certain qu'il faut beaucoup de lumière et d'intelligence dans ces matières pour discerner la vérité de l'erreur, et ne pas confondre la doctrine de la grâce efficace, selon laquelle ces propositions doivent être facilement entendues, avec les
LIVRK XXV 15
erreurs qu'elles enferment selon leur sens naturel. Et cependant qui ne trouve point les propositions dans Jansénius, que selon le sens de la grâce efficace ne les y trouve point, parce que le Saint Siège a déclaré plusieurs fois, et les Jésuites mêmes le reconnaissent, que la doctrine de la grâce efficace n'est point enfermée dans la condamnation de ces propositions. C'est ce que je ne puis pas vous expliquer dans une lettre. Mais on a fait depuis peu un excellent livre où l'on a fait voir avec tant d'évidence que Jansénius n'enseigne rien qui ne soit reconnu pour catholique par toute l'Eglise sur le sujet des cinq propositions, que toutes les personnes équitables en sont maintenant persuadées dans Paris, et que les évêques de l'Assemblée qui ont de la cojiscience reconnaissent qu'ils ont eu tort, et que ce qu'ils ont fait ne saurait se soutenir. C'est pourquoi, mon très cher frère, on vous conjure au nom de Dieu de ne rien précipiter, et d'attendre au moins que vous ayez reçu ce livre et encore d'autres écrits qu'on vous enverra, afin que vous n'ayez pas toute votre vie le regret d'avoir abandonné la vérité en souscrivant la condamnation d'une personne innocente.
« La réponse que vous avez faite do ne rien recevoir que par l'ordre de votre archevêque est très judicieuse et très solide. Vous y devez demeurer, étant très vrai que n'étant que banni et non habitué dans aucun diocèse, vous ne devez autre chose que de ne point scandaliser ou par vos actions ou par vos paroles ceux parmi lesquels vous vivez; mais ils n'ont point droit de vous demander compte de votre foi.
« Après tout, que vous fera-t-on quand vous en demeurerez là? Ne perdez point le fruit de tant de travaux; ne causez point aux meilleurs et aux plus fidèles de vos amis une affliction si sensible; n'ajoutez point ce surcroit de douleur à toutes leurs autres persécutions. Je vous en avais envoyé un récit, je ne sais si vous l'ayez reçu. La bonne Mère Angélique est fort mal; je la recommande à vos prières. Je suis pressé de finir cette lettre afin qu'elle vous soit rendue au plus tôt. Je n'ai jamais rien écrit avec tant de précipitation. Je la finis, mon très cher frère, en vous assurant que votre souscription à ce misérable formulaire me percera le cœur de douleur; mais cela n'empêchera point que je n'aie tou-
jours pour vous la charité que je dois, et que je ne vous aime toujours, quand même vous cesseriez de m'aimer, et que la persécution s'augmentant aurait eu assez de force sur votre esprit pour vous rendre ma foi suspecte. Je suis tout à vous. »
Cette lettre ne porte point de date d'année; mais comme elle parle de Denis Raymond, qui n'était pas encore imprimé en 1659 lorsque M. Duhamel écrivit deBellesme à M. Singlin pour lui découvrir ses peines, elle nous donne lieu de juger qu'il lui avait encore écrit une seconde fois sur ce sujet.
Cependant la principale inquiétude de M. Duhamel n'était point tant alors de blesser sa conscience en condamnant un innocent par la signature du formulaire que de perdre l'estime et l'affection de M. Arnauld et de ses autres amis disciples de Saint Augustin dont la probité lui était connue. Cette seule pensée lui causait de vives convulsions, et il prévoyait un grand vide pour lui quand il aurait perdu cette consolation, qui avait toujours été l'une des plus grandes douceurs de sa vie.
Dans ce temps là M. de Châlons en Champagne regardait la signature du formulaire pour une pure bagatelle à l'égard des prêtres et des particuliers, pourvu qu'ils en reçussent l'ordonnance, non des mains de l'Assemblée du Clergé mais de celles de leurs évêques, comme si T .béissance aveugle à leurs ordres ei'il été capable de décharger leur conscience devant Dieu. C'est ce qui paraît par cette lettre qu'il écrivit à M. Taignier le 4 juin :
« J'ai reçu votre grande lettre plus tard que vous ne croyez, et pense n'avoir pas besoin de beaucoup de discours pour vous persuader que je suis toujours le même à votre égard que j'ai été par le passé, que je compatis extrêmement à tout ce que vous souffrez, et que je ne manque à rien de ce que je puis pour vous servir. Mais dans l'état où je suis réduit et dans la conjoncture présente, tout ce que je puis est d'écrire en plusieurs endroits ce que j'estime devoir à la vérité et au service de l'Église, et cela était déjà fait auparavant que votre réponse m'eût été rendue. Il y a plusieurs réponses que je n'ai pas encore reçues; mais en général je vous dois dire qu'il me paraît que la signature du formulaire n'est pas considérée comme une affaire par tous ceux mêmes qui ont le plus de lumière et qui sont les
mieux intentionnés pour vous. Ils conviennent tous que vous pouvez sans scrupule et devez même, par des raisons très considérables, signer quand vous en serez requis par la voie ordinaire de l'Église, c'est-à-dire par les évoques dans leurs diocèses. Cette pensée de tant de personnes qui ont autorité et sagesse sans aucune prévention est assurément de grand poids. J'estime que vous y devez faire beaucoup de réflexion, et sur tous les avantages qui suivraient cette belle et généreuse déférence que vous rendriez en cette rencontre. Je suis fort éloigné d'approuver par là le procédé de l'Assemblée à cet égard. Il m'a semblé terrible, aussitôt que je l'ai appris, et à plusieurs autres plus éclairés que moi, et on craint avec grande raison les inconvénients qui en peuvent arriver à l'Eglise. L'on travaille à y chercher quelque remède, quoiqu'à vrai dire il soit présentement assez difficile; et de ma part j'y contribuerai de tout mon pouvoir. Je n'ai rien au surplus à vous écrire que vous ne sachiez déjà. D'ailleurs j'ai fort peu de loisirs à cause de l'emploi où je suis depuis quelque temps, et qui durera encore près d'un mois. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous donne son esprit de conseil et de force, et suis parfaitement à vous. »
M. Taignier, qui attendait quelque consolation parla lecture de cette lettre, en reçut un surcroît de douleur, voyant qu'un prélat qui avait toujours eu un si grand zèle pour la doctrine de saint Augustin, et qui de son chef avait autrefois engagé plusieurs de ses confrères à en écrire au pape Innocent X, mît sa sagesse à exécuter les résolutions d'une Assemblée qui lui paraissaient horribles, et voulût exiger des théologiens et des prêtres une obéissance aveugle, dans une chose de fait, contre leur lumière et leur propre conscience. C'était une chose assez injuste de citer d'une manière vague des personnes éclairées qui étaient de ce sentiment, sans les nommer et faire valoir leurs prétendues raisons, sans en marquer aucune en particulier, et sans se donner la peine d'en faire la moindre discussion. M. Taignier, qui savait ce qui s'était passé depuis onze ou douze ans entre ce prélat et lui sur le sujet de cette affaire, comprit aisément par la lecture de cette lettre d'où venait ce grand affaiblissement de M. Duhamel^ et qu'il n'y avait plus rien à espérer du côté de ceux à qui ^Dieu avait
communiqué son autorité pour le gouvernement de l'Eglise.
Cet affaiblissement presque général des défenseurs de la vérité ne fut pas capable d'ébranler M. Arnauld, et voici ce qu'il en écrivit, le 9 juin, à ../ :
« Nous avions déjà appris par une autre voie l'affaiblissement de la personne dont vous m'écrivez. Il en avait écrit lui-même à M. Singlin, qui lui a répondu comme il faut, ainsi que je l'ai fait aussi, M. Singlin m'ayant envoyé la lettre qu'il en avait reçue. Il est vrai que j'avais ouï parler en passant de la manière ridicule dont le petit homme qui a été avec lui, (le jeune Dirois), s'était imaginé pouvoir trouver les cinq propositions dans le livre de Jansénius; mais il est faux que j'y aie rien trouvé de considérable, et je ne l'ai jamais traité que d'extravagance. Ce que la même personne que vous avez vue vous a dit : qu'ilij aurait à douter du salut d'une personne gui, n'ayant pas voulu signer sans restriction, aurait été traitée d'hérétique et serait morte sans sacrements^ esftout à fait pitoyable. Je vous envoie un écrit tout nouveau qui fait voir au contraire que celui qui traite une personne d'hérétique pour ne pas croire le fait de Jansénius et ne vouloir pas signer sans distinguer le fait d'avec le droit tomberait lui-même dans l'hérésie; et que s'il prétend excommunier cette personne pour ce fait, c'est lui-même qui se rend coupable de schisme. Mais il y a un petit mot dans le discours de celui qui vous a parlé qui fait bien voir qu'il n'est guère bien instruit dans ces matières. Il dit que le fait et le droit est présentement une même chose. Il faut donc que les évêques aient plus fait que Dieu même ne pourrait faire. Car le fait et le droit étant distingués par leur nature, Dieu même ne pourrait pas faire que le fait et le droit fussent une même chose. Je donnerai ordre qu'on vous envoie un écrit par le messager, qui est un peu trop gros pour être envoyé par la poste, oîi toutes ces choses sont bien démêlées. Mais je me retranche maintenant à ce que dit M. d'Alet : que ceux qui sont convaincus par une conviction évidente de la fausseté du fait de Jansénius peuvent refuser de le signer. Cela fait bien voir qu'il
1. Cette lettre se trouve, avec de légères différences, au tome I, p. 248, de la grande édition des œuvres d'Arnauld. Elle est intitulée : A M, N., laïque, sur la signature du formulaire du clergé.