LIVRE XXV
qui a mis toute la cour en rumeur. J'ai appris aujourd'hui cette nouvelle de M^e de Brienne, qui m'est venue voir et qui m'a dit que tout le conseil de conscience porta hier cette lettre à son mari, et qu'elle croyait que c'était pour en mettre quelques articles dans la dépêche de Rome. Quelle misère. Mademoiselle, que toute l'Église soit assujettie à un archevêque qui n'a jamais été six semaines dans deux diocèses qu'il a eus depuis vingt ans, et à deux évêques dont l'un n'a jamais vu le sien, et l'autre vient de le quitter avec des friponneries qui lui font mériter d'être déposé, et à un jésuite corrompu depuis cinquante ans dans les intrigues de sa Société et de la cour de Rome? Et quelle misère encore que nous n'ayons pas le courage de nous opposer à de telles gens? J'en suis si plein que je fis hier une sortie épouvantable à M. de Toulouse devant M. de Montpellier. Je lui reprochai toutes ses faiblesses, et entre autres celle de consentir à des pensions envers des gens qui portent l'épée et qui prennent, dans des mémoires que des évêques m'envoient pour me demander la permission de les tonsurer dans mon diocèse, la qualité de marquis de Guitry, grandmaître de la garde-robe du roi, et de vicomte de Lescouet*, lieutenant-colonel du régiment de Bretagne. Et je le tourmentai si fort qu'il m'assura qu'il avait grand dessein de s'opposer à l'avenir à ces sortes de choses; qu'ils diraient tous au roi que cela ne se peut pas, et qu'ils lui en donneraient des preuves par écrit. Dieu leur en fasse la grâce, et à moi celle de me continuer l'horreur que j'ai de lout ce qui est contre l'Église. Peut-être que toutes les folies que l'on fait nous donneront moyen de la soutenir. M. de Ghâlons me mande qu'il est dans les mêmes sentiments que moi. M. de Nevers y veut entrer. Si nous en avons encore quelques-uns, tout ira assurément fort bien. Et plût à Dieu que M. d'Angers n'eût pas écrit sa lettre qu'on ne l'eût vue! Vous savez ce que je vous en dis, Mademoiselle, et M™« du Plessis est témoin que j'ai fait tous mes efforts pour persuader à M. d'Andilly de ne pas envoyer cette lettre qu'elle n'eût été vue par des gens qui connaissent le monde plus que ceux de Port-Royal. Mais ils sont arrêtés à ce qu'ils veulent, et il en
\. 11 s'agit ici de Guy de Chaumont, qui est cité dans Tallemant des Réaux. — On ne saurait dire qui était Lescouët.
arrive presque toujours du mal. Il n'y a pas d'apparence que M. de Rouen sache trop ce qu'il dit quand il assure que M. de Châlons a promis de faire signer. 11 est vrai qu'il y a quelque inclination; mais non pas de suivre ce que l'Assemblée a fait. Il m'a envoyé un homme exprès qui s'en est retourné ce matin, et je lui ai écrit toutes mes pensées par cet homme. Use plaint dans sa lettre qu'il est grand bruit à Paris d'un avis de M. d'Alet à M. de Châlons touchant les signatures, et il me demande si j'en ai donné une copie. J'en ai donné une en effet à M. Taignier, que j'ai prié de n'en point faire de bruit. L'aurait-il rendue publique? J'en serais en vérité au désespoir, parce que cela me mettrait en état de n'avoir plus la confiance de plusieurs de mes amis. M. le nonce a découvert (je crois par ce digne M. de Rouen) la manière dont la constitution a été publiée à Sens, et il a jugé à propos de n'en pas faire de bruit, et M. de Rennes l'ayant voulu mettre sur ce discours il y a deux jours, il le détourna et l'assura qu'il était fort content de moi; ensuite il pria M. de Toulouse de venir a Sens avec lui, où il me voulait me rendre visite, de sorte que j'y ferai un tour pour le recevoir en forme. Le confesseur de la reine-mère m'en rendit une dimanche ici dans un de ses carrosses et quasi par son ordre; c'est-à-dire qu'elle lui dit qu'il ferait bien de me venir voir, et qu'il me pouvait dire qu'elle ne croyait aucun obstacle à mon retour, et il ajouta : « Je vous assure qu'elle en sera « fort aise, vous le connaîtrez quand vous serez à la cour. » Je vous rends un compte exact de toutes ces bagatelles pour vous faire voir que je n'ai rien de caché pour vous, et que je suis votre très obéissant et très affectionné serviteur, plus que personne du monde.
« M. de Rouen a envoyé un paquet à mon chapitre, pareil à celui que le chapitre de Laon a reçu ; mais il n'en a pas fait plus de cas qu'il avait fait huit jours devant de sa personne. J'envoie un laquais exprès pour vous porter cette dépêche. »
Cette lettre de M. de Sens était l'effusion de son cœur, et il paraissait un peu ébloui du grand crédit et de l'emploi très important qu'il se promettait d'avoir à la cour, quoique l'établissement en fût peu solide. 11 n'épargnait ni le mandement des grands-vicaires, ni M. d'Andilly, ni Port- Royal, et les accusait tous d'imprudence, et de ne point connaître assez le monde. Mais quelque habile qu'il y fût par ses