‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 98 sur 440 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

au lieutenant civil, qui avait une commission extraordinaire du Conseil pour examiner ces sortes de livres écrits sur les matières du temps; et aussitôt Berthelin fut arrêté dans sa boutique par un sergent et deux recors qui lai firent commandement de la part du roi de venir incessamment parler à M. le lieutenant civil au bailliage, et lui donnèrent à peine le loisir de prendre son manteau. On le conduisit promptement au greffe, où il trouva un commissaire député qui lui fit prêter serment sur ces livres envoyés par les Elzévirs, et signer sa déposition, qui fut portée aussitôt à la chambre où des juges étaient assemblés, et il y fut ordonné que ce libraire, sur sa caution juratoire, se présenterait au même lieu mardi matin à huit heures.

Ce même jour au soir, un officier du bailliage vint lui dire que l'on avait résolu de l'arrêter prisonnier le lendemain lorsqu'il comparaîtrait à la chambre, parce qu'il était visible que toutes ses réponses et ses raisons n'étaient que des défaites, et qu'en un mot son affaire allait fort mal. Il délibéra s'il ne s'enfuirait point ou s'il ne présenterait pas requête au Parlement de Rouen ; mais on lui dit qu'il serait renvoyé au bailliage en vertu de la commission du Conseil qui adressait la connaissance de ces affaires au lieutenant civil. Enfin il se présenta devant lui le mardi avec une requête et les lettres des Elzévirs, et chargea le sieur Léonard, libraire de Paris, comme la balle lui étant envoyée. Après qu'on l'eut fait sortir de la chambre, il fut ordonné qu'à l'avenir il serait étroitement enjoint aux gardes libraires de visiter exactement tous les livres qui viendraient despays étrangers et qui passeraient par Rouen ; que défense était faite aux fermiers des cinq grosses fermes de France de laisser sortir aucun livre de la romaine, avant qu'il leur eût apparu qu'ils eussent été visités. Que Léonard, libraire de Paris, comparaîtrait personnellement, et que l'exemplaire de Denis Raymond qui avait été mis entre les mains du lieutenant civil serait brûlé en place publique par l'exécuteur de la justice, ce qui fut exécuté dès le lendemain 12 juillet '.

M. l'archevêque de Rouen, qui agissait souverainement dans la conduite de cette affaire, dit en ce temps-là dans

1, Erreur, c'est le 13 qu'il faut lire.

Paris, à M. de Saint-Laurent', qu'il avait mandé que l'on brûlât tous les exemplaires de Denis Raymond qui avaient été saisis à Rouen par les commissaires de la douane, et que s'il y en avait quelqu'un de distribué, il en ferait faire une perquisition si exacte qu'il le ferait revenir entre les mains du magistrat politique pour le brûler. Et sur ce que M. de Saint Laurent lui dit qu'il y avait des gens fort sages et fort éclairés qui parlaient de «e livre avec estime, et qu'il était décisif sur cette matière, M. de Rouen ne répliqua rien autre chose, sinon que tous ces gens-là étaient donc jansénistes, puisqu'il n'y avait point de livre qui fût plus contraire à ce que les papes et les évêques avaient fait contre le livre de Jansénius. De cet entretien particulier étant passé à celui de la signature en général, sur cela M. de Saint Laurent lui dit qu'il y aurait plusieurs évêques qui ne l'ordonneraient pas dans leurs diocèses, entre autres M. d'Alet, à cause qu'ils ne voulaient pas s'assujettir aux Assemblées du clergé, qui n'avaient nulle autorité sur les évêques. M. de Rouen lui répondit qu'il était vrai que M. d'Alet avait mandé à M. de Châlons qu'il ne fallait point que les évêques fissent signer le formulaire, mais qu'il était vrai aussi que feu M. le cardinal Mazarin lui avait assuré que cet évêque était de la cabale des jansénistes; et que pour ce qui était de M. de Châlons, il avait promis de faire signer, et en avait donné sa parole. Qu'enfin le roi saurait bien se faire obéir, parce qu'il était résolu d'exterminer une secte si pernicieuse à son Etat et à la religion.

Quoiqu'il y eût une contestation déjuges, parce que les officiers de la romaine ne voulaient point déférer â la sentence du lieutenant civil, ceux qui poursuivaient cette affaire obtinrent de la Cour des aides la permission de pouvoir brûler le reste des exemplaires de Denis Raymond qu'ils avaient saisis, et cela fut exécuté le 16 de juillet, et la sentence du lieutenant affichée en plusieurs carrefours de la ville, ce qui causa un très grand bruit. Cet officier, à la sollicitation de M. Mallet, commit encore un plus grand excès, donnant sentence contre les Commentaires de M. Jansénius, évêque d'Ypres,sur le Pentateuqueet sur les

1. Pierre de Hanivel, sieur de Saint-Laurent, receveur général du clergé et ami de P. R. II mourut en 1676.

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