CHAPITRE XXIV
Signature extraordinaire de M. Blancpignon dans le diocèse de Rouen.
Le feu était allumé dans ce temps-là dans tous les diocèses du royaume pour réduire en cendres par une persécution réelle la chimère du jansénisme, qui ne subsistait nulle part que dans la tête de ceux qui en avaient formé une idée monstrueuse pour se venger des gens de bien. Mais Rouen était le théâtre particulièrement destiné à jouer de sanglantes tragédies contre les personnes affectionnées à Saint Augustin et aux livres que l'on publiait en divers endroits pour la défense de la Grâce. M. Mallet le jeune, docteur de Sorbonne et ancien maître de M. l'archevêque de Rouen pendant son baccalauréat et sa licence, y paraissait revêtu de l'autorité souveraine d'un inquisiteur de la foi, et il ne fallait attendre de lui que tout ce que l'on peut se figurer d'un esprit prévenu, aigre et violent, qui se trouve favorisé de la conjoncture du temps et des intrigues de la cour pour satisfaire sa passion sans nulles bornes.
Sa disposition étant telle que tout le monde la connaissait, ce fut une espèce de miracle de ce que M. Blancpignon le jeune, autrefois prêtre de l'Oratoire, qui était alors dans le diocèse de Rouen, étant sollicité de souscrire le formulaire de l'Assemblée, ne donna point d'autre signature que celle-ci*, etc.
Mais si la pauvreté de ce prêtre le garantit de la colère de M. Mallet, les livres qui traitaient de cette doctrine n'échappèrent pointa l'amertume de son zèle. Les Elzévirs hollandais ayant imprimé Denis Raymond*, en adressèrent en ce temps-là plusieurs exemplaires à Berthelin, libraire
1. Un blanc au ms. pour la transcription de l'acte, qui n'a pas été transcrit.
2. Voir au sujet de ce livre de l'abbé de Lalanne, tome IV, p. 682.
de Rouen, pour les faire tenir à Frédéric Léonard, libraire à Paris*.
Comme cet ouvrage n'était fait que pour éclairer ce que les molinistes voulaient tenir dans une éternelle obscurité afin d'avoir toujours l'occasion de continuer le trouble de l'Eglise et de persécuter les disciples de Saint-Augustin, le soupçon que l'on eut qu'ils se servissent de la voie de Rouen pour le transport de ce livre fit mettre tant de personnes en embuscade qu'enfin les émissaires de M. Mallet trouvèrent de quoi le contenter.
Berthelin ,qui s'y trouva le premier embarrassé, en écrivit en diligence à Léonard, son correspondant, et c'est de ses lettres que l'on peut apprendre le détail de cette histoire.
Le vendredi [8] juillet, la balle des exemplaires de Denis Raymond ayant été ouverte à la douane, le visiteur, qui en avait été vraisemblablement averti, témoigna beaucoup de joie à son ouverture, et la montra à l'instant même au procureur du roi de la romaine ', qui la saisit sur le champ, en attendant que le libraire auquel elle était adressée y comparût. Berthelin y étant accouru en diligence, et n'y ayant plus trouvé le procureur du roi, l'affaire fut remise au lendemain. Il employa le reste du jour à solliciter vigoureusement tous ses amis, en leur représentant qu'on lui avait envoyé ces livres là sans les demander, que s'ils étaient perdus on lui en ferait payer la valeur en Hollande. Mais ses prières et ses raisons furent inutiles, et il reconnut, pour employer ses expressions, que les grands-vicaires de M. de Rouen en faisaient un crime d'État si énorme que Ton se fût plutôt défendu de la fausse monnaie que d'aucune affaire où Jansénius eût été mêlé.
Il fut dit que deux exemplaires de ce livre de Denis Raymond seraient mis entre les mains de ces grands-vicaires, et cela se fit dès le dimanche. Ils crurent qu'ils perdraient leur temps à les lire et à les examiner, et ne s'appliquèrent qu'à poursuivre chaudement leur condamnation sans connaissance de cause. Dès le lundi suivant, ils les déférèrent
1. Frédéric Léonard, libraire à Paris, succéda en 1653 à Sébastien Huré comme imprimeur ordinaire du roi. Il devint imprimeur du clergé. Il a publié le plus grand nombre des éditions ad usum Delphini.
2. Romaine était le nom qu'on donnait à la Douane en Normandie, à Dieppe et à Rouen.