CHAPITRE IX
Requête présentée au Conseil du Pays-Bas pour le décret de M. d'Ypres.
Un soulèvement si scandaleux des jésuites fit gémir ceux qui avaient de l'amour pour la vérité, du respect pour l'épiscopat, et de la vénération pour la doctrine et pour la vertu de feu M. Jansénius, évêque d'Ypres. Il avait laissé un neveu nommé Jean Jansénius, chanoine de l'église collégiale de Sainte-Walburge^ dans la ville de Furnes. Cet ecclésiastique voyant déchirer si outrageusement la mémoire de son oncle, par la conspiration des jésuites qui avaient engagé dans leurs intérêts deux ou trois particuliers docteurs de Louvain, il s'adressa au Conseil des Pays-Bas à qui il présenta une requête pour lui demander réparation de si grands excès.
Il expose à ces magistrats que son oncle, étant sujet du roi d'Espagne d'origine et de naissance, après avoir été l'honneur de l'Université de Louvain et s'être fait admirer par les Universités d'Espagne, a été jugé digne du ministère épiscopal par Sa Majesté catholique. Qu'ayant mis au jour un livre qui est un travail de vingt-deux ans, son ouvrage a été reçu avec un contentement indicible par ceux qui en ont jugé sans passion. Qu'il n'y a que les jésuites seuls qui en ont été offensés, avec deux ou trois docteurs particuliers de l'Université de Louvain, dont le premier s'élevant publiquement contre saint Augustin, a osé dire que Dieu même peut pécher, ce qui est un blasphème insupportable ; l'autre s'est déclaré contre le livre sans l'avoir lu suffisamment, par une jalousie secrète, ou un ancien ressentiment de dépit contre l'auteur, qui avait été son compétiteur en deux ou trois occasions; et le troisième, étant retenu au lit depuis trois ans par un accident qui lui est arrivé, est incapable de toute lecture. Qu'il s'est trouvé des jésuites assez emportés pour avoir voulu persuader à quelques dévotes et à des hommes ignorants que Jansénius avait été hérétique, et qu'il ne faudrait pas trouver étrange si un jour son corps
était déterré et brûlé'. Que n'ayant pu souffrir que quelques amis de cet évéque eussent commencé à publier quelques écrits pour sa défense, ils y ont répondu premièrement avec beaucoup de passion et d'animosité. Qu'ils ont pendant ce temps-là donné Talarme à Rome avec chaleur, comme si Calvin et Luther étaient revenus au monde, et par leurs artifices et leurs intrigues y ont obtenu une bulle qui défend et interdit la lecture de ce livre, sous prétexte d'avoir été mis en lumière contre l'ordonnance du pape et celle de Paul V, de ne publier plus rien in materia de auxiliis, sans la permission expresse et spéciale du Saint-Siège. Que cette prétendue ordonnance de Paul V n'a jamais été notifiée à l'Université de Louvain, comme en effet ce n'était qu'une résolution d'écrire aux nonces apostoliques pour avertir les universités et supérieurs des ordres, de ne permettre la publication d'aucun traité sur cette matière sans cette permission. Qu'il ne parait pas que celle d'Urbain VIII ait jamais été publiée, non pas même en la cour de Rome; que du moins elle ne l'a jamais été en l'Université de Louvain, ni par tout le duché de Brabant. Que depuis la date de ces deux bulles, dont l'une est de 1607 et l'autre de 1625, on a publié plus de vingt-quatre traités au Pays-Bas, en Espagne, en France, en Allemagne, en Italie, et plusieurs même composés par les jésuites, sans cette permission spéciale. Que Lessius*, dans la préface de son traité de la Grâce efficace imprimé en 1610, a fait voir que cette bulle de Paul V n'empêchait pas la discussion et l'examen d'une si importante matière; que du moins il n'est pas croyable que le nonce Bagni', qui a résidé en la cour du Pays-Bas en 1625, eût ignoré le traité de Malderus*, évêque d'Anvers, qui lui fut dédié, ni que la cour de Rome n'ait point eu connaissance de celui de Lessius, réimprimé en 1626, ni de celui du
1. Quoique cela n'ait pas été fait, uû jésuite de Prague, auteur d'uu livre intitulé : Réflexions contre les Avertissements salutaires de la Vierge, a dit que cela avait été fait par ordre d'Innocent X. — Note du ms.
2. Léonard Leys ou Lessius (1554-1623), jésuite, professa la philosophie à Douai et la théologie à Louvain.
3. Nicolas Bagni ou Guildo Bagni (1584-1663), nouc(' en Kraiice de 1647 à 1656 et créé cardinal en 1657. Son frère Jean-François (1565- 1641) fut aussi nonce eu France et devint cardinal en 1627.