‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 123 sur 522 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

M, de la Mothe Le Vayer fait un livre De la vertu des païens, et le dédie à M. le cardinal de Richelieu.

Il semblait que tout le monde fût déchaîné contre la doctrine de saint Augustin. Ce n'était pas seulement les jésuites qui lui déclaraient la guerre par leurs écrits et par leurs cabales; il se trouvait même des séculiers qui devenaient théologiens pour s'élever contre lui, et qui croyaient qu'il suffisait d'avoir quelque connaissance des belles-lettres pour s'attribuer la liberté de décider souverainement les matières de la religion et de la morale.

M. de la Mothe Le Vayer*, qui depuis a été choisi pour l'éducation d'un grand prince en qualité de précepteur, et qui avait déjà publié un très grand nombre de livres sur des matières assez importantes, sans être soupçonné d'avoir beaucoup de scrupule, composa en ce temps-là un livre qu'il intitula : De la vertu des patjcns, que des personnes qui aiment véritablement J.-C, et qui l'adorent comme leur unique sauveur, et la seule porte par laquelle on entre au ciel, jugèrent d'une très pernicieuse conséquence. Car au lieu d'en demeurer dans les bornes de saint Augustin, qui reconnaît que les païens ont souvent fait des actions qui sont bonnes, selon leur devoir et leur substance, mais ne peuvent pas néanmoins passer pour de véritables vertus, parce qu'ils ne les ont pas faites pour la seule fin qui doit être le but et le terme de nos actions, savoir la gloire de Dieu ; il donna la liberté à son esprit de confondre le mérite de ces idolâtres avec celui des fidèles, et de croire que l'homme, depuis sa chute, trouve assez de force en lui-même pour opérer son salut sans le secours de J.-C, qui est notre unique médiateur. Il crut n'être pas obligé à régler ses sen-

1. On lit à la marge du ma., d'une autre écriture : Délibérer s'il ne faut point retrancher ce chapitre.

2. François de la Mothe Le Vaycr (1588-1072), magistrat, puis précepteur du duc d'Orléans et membre de l'Académie française. Son traité De la vertu des payens fut dans la suite réfuté par Arnauld (au tome X de la grande édition de Paris-Lausanne).

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timenls par les paroles du prince des Apôtres, qui a dit, en parlant aux Juifs de celui qu'ils avaient crucifié, qu'il n'y a point sous le ciel d'autre nom que le sien par lequel nous puissions être sauvés. 11 ne craignit pas de prendre pour fondement de son opinion les objections que Julien le Pélagien avait faites autrefois à saint Augustin en faveur des anciens Romains, et n'eut point d'égard aux réponses si solides que ce saint docteur y a faites. Il parut ou ne les avoir jamais lues, ou les vouloir dissimuler par indifférence ou par mépris, puisqu'il n'en dit pas un mot dans tout son livre qui est d'une assez grande étendue. Sous prétexte que quelques justes, avant Moïse, ont été sauvés sous la loi écrite, il crut devoir étendre cette grâce sur tous ceux qui ont fait quelques actions éclatantes, soit parmi les Grecs, soit parmi les Romains, et ne considéra pas ce grand principe, établi par le même saint Augustin, et avant lui par saint Grégoire de Nazianze, que personne n'a jamais été sauvé, depuis la chute du premier homme, que par la foi au médiateur, en quelque état qu'ils aient été, et que comme nous sommes maintenant justifiés par la foi que nous avons au médiateur qui est venu, ainsi tous ceux des anciens justes qui sont sauvés ne l'ont été que par la foi qu'ils ont eue au médiateur qui viendrait, et lui ont appartenu par une sainte anticipation de ses grâces.

Il ne se contenta pas même d'établir ces maximes générales, mais il voulut en particulier justifier tous les illustres païens, depuis Socrate, jusqu'à Julien l'Apostat, et accusa de témérité ceux qui soutenaient le contraire, comme si la reconnaissance que tout chrétien est obligé, par son baptême, de rendre à la grâce de J.-C. était une témérité. « Comme je pense, dit-il, qu'on ne saurait sans témérité assurer que Dieu ait fait la grâce à Socrate de le recevoir dans son paradis ; je crois que la témérité est encore plus grande de le condamner aux peines éternelles de l'enfer, vu la bonne opinion qu'ont eue de lui tant de saints Pères et tant de profonds théologiens. » Il lui était impossible d'en marquer aucun qui ait enseigné qu'on se puisse sauver sans la foi et hors de l'Église, ni qui ait reconnu Socrate, comme un des membres du corps de l'Église dans le temps même qu'il était du nombre des idolâtres.

Ce même auteur voyant le bruit qu'avait fait son livre,

ne fit nulle difficulté de se rendre hautement le panégyriste de la vanité et de l'amour-propre : « Il n'y a point d'apparence, dit-il, de condamner indifféremment, en qui que ce soit, toute sorte d'amour-propre, » c'est-à-dire que selon lui saint Paul n'a pas dit yrai, quand il a dit que la cupidité est la racine de tous les maux. « Il n'est pas vrai non plus^ continue-t-il, qu'à parler absolument ce soit un vice comme vous le voulez faire passer, d'aspirer à la gloire. Il y a une ambition honnête et un juste désir d'honneur que le christianisme ne blâme point non plus que le gentilisme. Autrement saint Thomas aurait eu tort de dire qu'on doit élever un jeune prince dans le désir de la gloire, pour lui donner le goût des vertus. » Il ne savait peut-être pas que le livre Bu gouvernement des princes n'est pas de lui, mais de Gilles Romain* de la maison des Colonnes, et que cette gloire dont on doit inspirer l'amour au prince est de faire régner J.-G. dans ses Etats, et d'être le défenseur de son Église.

Il croyait néanmoins en être quitte en disant à ceux qui avaient été justement choqués de ses maximes : i Que le plus austère de l'opinion contraire mette la main à la conscience, et me dise fidèlement s'il est entièrement exempt de ce désir d'être estimé que je soutiens n'être pas illicite. » On lui aurait répondu, si on était entré en discussion avec lui sur ce sujet, que les plus justes ne croient pas en être exempts, puisqu'ils en gémissent sans cesse; qu'ils craignent comme Job toutes leurs œuvres, de peur de faire par un motif de vanité et d'une cupidité secrète, ce qu'ils savent être obligés de faire pour la seule gloire de Dieu, et par un motif d'amour et de charité. Cette confiance même qu'il avait de soutenir un principe si ruineux était une témérité prodigieuse, et cela seul méritait d'attirer sur son livre une vigoureuse censure, sans parler d'une infinité d'autres erreurs et de faussetés dont il est rempli.

Mais outre la conjoncture du temps, qui lui était tout à fait favorable, il avait trouvé le moyen de se mettre hors de toute atteinte de censure. M. le cardinal de Richelieu, à qui il attribuait des vertus chrétiennes et plus qu'héroïques

1. Gilles Romain, général des Augustins, disciple de saint Thomas d'Aquiu, enseigna dans l'Université de Paris et mourut en 1316,

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