LIVRE II
son éclat et sa splendeur; que la personne de M. Arnauld lui était très recommandable, tant parce qu'il aimait sa famille, que parce qu'il avait appris combien grandes étaient sa science et sa vertu, qu'il serait bien aise de lui en faire paraître des preuves aux occasions, mais que dans l'affaire qui se présentait, il ne pouvait être d'autre avis que de ceux qui estimaient que, pour garder les statuts, on ne pouvait le recevoir.
11 n'est pas malaisé de deviner les ressorts de celte intrigue, ni les motifs de cette réponse. Le rang que tenait auprès de lui M. Lescot, qui s'était chargé de sa conscience en qualité de confesseur, n'avait pas peu contribué à le prévenir. La capacité de M. Arnauld était une chose redoutable à ce docteur, qui en pouvait dire plus de nouvelles qu'aucun autre, ayant été son maître en théologie. Il ne voulait pas le mettre en état d'y pouvoir un jour tenir ce rang, et en l'excluant de la société, sous prétexte d'une formalité rigoureuse, il le rendait inhabile à la qualité de professeur pour tout le reste de ses jours.
Mais M. le cardinal de Richelieu n'avait pas besoin d'être prévenu par des suggestions domestiques ou étrangères; il prévoyait bien que M. Arnauld, s'étant déclaré pour saint Augustin dès sa tentative, n'aurait pas tant de respect que ce ministre désirait qu'on en eût pour son catéchisme de Luçon. Il n'ignorait pas que M, de Saint-Cyran, qu'il tenait dans les liens, avait une liaison fort étroite avec le monastère de Port-Royal, où M. Arnauld avait plusieurs sœurs. Il avait déjà conclu dans son esprit la ruine du livre de M. Jansénius, évêque d'Ypres, et de tous ceux qui entreprendraient de le défendre. Il est vrai qu'il considérait la famille de M. Arnauld, et que plusieurs de ses proches étaient attachés à sa personne. Il n'ignorait pas même son érudition, sa piété et son mérite, et la dernière fois qu'il fut en Sorbonne, il eut la curiosité de l'aller surprendre dans son cabinet, pour avoir occasion de le voir comme par une rencontre imprévue. Mais c'était assez pour ce cardinal de garder les dehors et la bienséance, de parler de lui avec estime^ et de profiter de l'opposition de deux docteurs pour l'exclure de la société d'une maison où il pouvait lui devenir incommode.
Il fallut céder à l'autorité de cet oracle, et les docteurs et les bacheliers de la société de Sorbonne, qui étaient accou-
tumés à subir le joug sans oser presque se plaindre de sa pesanteur, conclurent, dans l'assemblée ordinaire tenue la veille de Noël 1641, qu'il fallait suivre le jugement de M. le cardinal de Richelieu dans l'affaire de M. Arnauld, et qu'ainsi il ne pouvait plus désormais prétendre à la société de Sorbonne.
On reconnut dans la suite que cet arrêt n'avait point été définitif, et lorsque celui qui l'avait prononcé souverainement rendit aux docteurs la liberté de leur suffrage par sa mort, arrivée l'année suivante, ils se trouvèrent en état de rendre justice à M. Arnauld, leur confrère, et de procurer cet ornement à leur maison en s'acquittant de la parole qu'ils lui avaient donnée pour la dispense d'une assez légère formalité.