CHAPITRE m
Mort pieuse et chrétienne de M. l'abbé de Saint-Cyrau. Les jésuites en publient de faux bruits.
On eut occasion en ce temps-là d'adorer les secrets jugements de Dieu qui retira des misères de cette vie M, l'abbé de Saint-Cyran, de qui l'Église attendait Touvrage qu'il avait entrepris dans la défense de la foi en répondant à plusieurs traités de quatre ministres. Une captivité de cinq ans ayant interrompu ce grand travail, il l'avait repris dès le jour même qu'il s'était vu en liberté. Mais celte liberté ne fut pas de longue durée, et outre que la santé de son corps avait été notablement affaiblie dans sa prison, il ne jouit guère plus de neuf mois de cette tranquillité.
Il n'avait pas eu besoin de cet état languissant pour se préparer à la mort, il y avait déjà plusieurs années qu'il mettait sa plus grande joie à s'y disposer. Celle pensée était presque l'unique sujet de ses entreliens avecses amis II ne manquait jamais de dicter trois ou quatre points sur cette matière, et on en a conservé plus de mille, dont la plupart ont été imprimés.
Ayant tous les jours devant les yeux les années éternelles, et se sentant diminuer visiblement par une langueur qui le menaçait d'une mort subite, quoique les médecins ne
1. Ici se trouvait une longue citation des déclamations du P. Noûet, barrée au m s.
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regardassent son état que comme une légère indisposition, il fit venir chez lui son confesseur, et se confessa de ses fautes avec sa piété et sa dévotion ordinaires, deux ou trois jours avant sa mort. La liberté de son esprit était si grande que la veille môme qui précéda son apoplexie, il travailla encore à son ouvrage contre les ministres, disant qu'un prêtre est roi, et qu'un roi doit mourir debout; Oportet imperatorem stantem mon.
Étant tombé ensuite dans une mortelle apoplexie par un prompt transport d'humeurs au cerveau, on aurait dit qu'il dilt être privé de la consolation de tous les fidèles qui se munissent du saint viatique pour aller à Dieu. Il avait honoré le Saint-Sacrement de nos autels par une dévotion particulière dans tout le cours de sa vie, et sa pratique continuelle était de l'adorer dans toutes les églises devant lesquelles il passait. Il y avait dix ans qu'il demandait continuellement à Dieu la grâce de recevoir le saint viatique des propres mains de son curé II la lui accorda contre toute sorte d'apparence humaine, car il suspendit durant quelques heures l'effet de cette mortelle apoplexie, pour lui donner la consolation d'expirer dans un saint baiser de paix. Car M. Singlin, son confesseur, qui était auprès de lui lorsqu'il revint de son assoupissement, lui demandant s'il voulait qu'on lui apportât le saint viatique, il répondit : Que cela devait avoir été déjà fait. De sorte que ce confesseur ayant su que depuis deux jours qu'il l'avait confessé il n'avait rien de particulier à lui dire, il courut promptement à l'église pour lui faire apporter le saint viatique, qu'il eut le loisir de recevoir avec une pleine liberté de jugement et une entière connaissance; mais avec une dévotion si ardente qu'elle lui fît verser des larmes de tendresse dont les assistants furent extrêmement édifiés. Mais ayant reçu l'extrêmeonction, il tomba un quart d'heure après dans l'apoplexie et il mourut le 11 d'octobre 1643, âgé de soixante-deux ans.
Une mort si sainte anima tous ses amis à la constance, quoiqu'ils en fussent sensiblement affligés. La Mère Marie Angélique se trouva dans cette disposition, et en donna l'exemple à toute sa communauté, quoiqu'il n'y eût personne qui connût mieux qu'elle la grandeur de cette perte. On enterra dans le chœur de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ce généreux défenseur de l'Église. MM. de Chalcédoine et
d'Amiens et M. de Bordeaux honorèrent ses funérailles de leur présence. L'un d'eux ne put s'empêcher de dire à M. le curé de cette paroisse, qu'il avait un grand trésor et un précieux dépôt dans son église. Les soldats mêmes qui l'avaient gardé au bois d« Vincennes vinrent pleurer sur son tombeau, ayant été si longtemps témoins de sa piété digne d'un saint; et tous ceux qui avaient un véritable amour pour l'Église pleurèrent amèrement la mort d'un homme qui, l'ayant toujours défendue, était plus capable que jamais de la soutenir.
Mais lesjésuites ne purent dissimuler en cette rencontre la joie que cette mort leur causait. Ils crurent que cet abbé avait tant de part aux ouvrages dont ils ne pouvaient souffrir le succès qu'après sa mort la plume tomberait des mains de ses amis, ce qui a fait voir combien peu ils sont heureux en conjectures. Ils publièrent même qu'il était mort sans sacrements, n'ayant pas voulu les recevoir, et tâchèrent de le faire mourir en athée. Mais M. de Nets, évêque d'Orléans, ayant appris une si horrible calomnie, ne put retenir son indignation dans une lettre qu'il écrivit sur ce sujet à un de messeigneurs ses confrères, où il s'expliqua en ces propres termes. « J'ai bien eu du regret de la perte de M. l'abbé de Saint-Gyran. Lesjésuites l'ont voulu faire mourir en athée. Je vous laisse à penser si MM. les prélats eussent assisté à ses funérailles, s'il avait fini de la sorte. Voilà comme l'envie et la rage de ces bons Pères passent jusque dans les sépulcres. Les gens de bien savent tout le contraire, et que l'Eglise et notre ordre ont souffert en cette mort une perte insupportable et irrémédiable. »
Mais comme ces Pères n'avaient pas réussi dans cette première calomnie, ils en inventèrent une seconde, et se réduisirent à dire que M. de Saint-Cyran avait reçu le saint viatique sans aucune connaissance, et étant privé de tout sentiment. L'auteur même de ce libelle osa écrire que son curé et son médecin ont déposé qu'il est mort sans aucune connaissance, et que ce fut par surprise que son neveu lui fît donner le viatique, faisant accroire qu'il l'avait demandé. Ce qui fut trouvé faux, n'étant jamais revenu de son apoplexie, ainsi que l'a assuré M. Guérin, son médecin. 11 eût fallu que ce médecin, qui était aussi celui des jésuites, eût toujours été chez M. de Saint-Cyran depuis qu'il était tombé