‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 219 sur 522 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

furent humiliés par cet arrêt, donné au Conseil du roi, le 3 mai 1644 :

« Sur ce qui a été représenté au roi, étant en son Conseil, la reine régente, sa mère, présente, que le P. Héreau, de la Société de Jésus, préposé par ses supérieurs pour faire la lecture des cas de conscience dans le collège de Clermont à Paris, avait traité en public diverses propositions et maximes dont la connaissance était très dangereuse et pouvait faire de très mauvais effets, le P. provincial et les supérieurs des trois maisons auraient été mandés, et ensuite entendus audit Conseil, après que Sa Majesté, la reine régente sa mère présente, leur a fait entendre le mécontentement qu'elle avait des propositions faites par ledit P. Héreau en faisant ses leçons; qu'il y avait beaucoup de faute de la part des supérieurs d'avoir permis ou toléré que telles maximes fussent mises en avant qui ne pouvaient être d'aucune utilité au public, et au contraire que la connaissance en était très dangereuse, donnant des ouvertures d'exercer plutôt les passions que de les régler; que Sa Majesté désirait que les supérieurs de leur ordre fussent à l'avenir plus soigneux de s'informer de la doctrine qui sera écrite ou enseignée en leurs maisons dans ce royaume; qu'elle ne recevra pas pour excuse qu'ils aient ignoré les mauvaises maximes qui se traiteront par leurs Pères, et qu'elle se prendra à eux des fautes qui se feront à l'avenir. Sur quoi, les dits Pères jésuites ont témoigné avoir un extrême déplaisir que Sa Majesté ait eu sujet de se plaindre de la conduite d'un de leurs Pères; qu'ils reconnaissaient qu'il avait failli de traiter publiquement telles questions dont l'on se plaint, lesquelles ils désavouent, et déclarent qu'en général et en particulier ils les désapprouvent, jugeant qu'il était très dangereux de les enseigner et de les écrire, et qu'à l'avenir, sachant les intentions de Sa Majesté, ils tiendront la main à ce qu'en tous leurs collèges il ne se propose aucune matière qui puisse être préjudiciable. Vu les dites propositions, Sa Majesté étant en son Conseil, et de l'avis de la reine régente sa mère, a fait et fait très expresses inhibitions et défenses aux dits Pères de la Société de Jésus, et à tous autres, de plus à l'avenir traiter dans les leçons publiques ou autrement pareilles propositions. Enjoint Sa Majesté aux supérieurs de ladite Société de veiller exactement

à ce qu'en toutes leurs maisons l'on ne traite telles matières, soit dans les leçons, soit dans les livres. Ordonne que ledit P. Héreau demeurera en arrêt en la maison de leur collège de Clermont jusqu'à ce qu'autrement par Sa Majesté en ait été ordonné. Fait au Conseil d'État du roi, Sa Majesté y étant, la reine régente sa mère présente, tenu à Paris le troisième jour de mai 1644. — Signé de Guénégaud' avec paraphe.

Voilà à quoi aboutit une des plus grandes affaires de notre siècle à l'égard des Jésuites. La conjoncture du temps leur fut favorable pour n'être point poussés à bout, et si ce désordre leur fût arrivé dans une autre circonstance que celle de la minorité du roi, il eût été malaisé de n'en pas venir aux extrémités contre toute leur Compagnie.

On vit bien dès lors que ceux qui les voulaient ménager par des considérations politiques ne les rendraient pas plus sages; que l'indulgence dont Sa Majesté usait envers eux ne servirait qu'à leur inspirer une plus grande hardiesse pour l'avenir; et que cette modération ne changerait rien dans leur esprit et dans leur cœur. Et en effet dans le temps même que le P. Héreau devait être couvert de confusion et pénétré d'un profond et très sensible regret pour le scandale qu'il venait de faire* dans toute l'Église, lefe Jésuites, ses confrères, relevaient son grand mérite par des éloges. Car le P. Gaussin ' écrivit de lui : « qu'il l'avait connu dès son enfance, qu'il était d'une vie très innocente, et se comportait en fort bon religieux, qui vivait dans Paris comme s'il était dans un désert, plongé dans l'oraison et dans l'étude ; cependant qu'à voir le livre de l'Université, on dirait que ce Père serait quelque vieux meurtrier qui n'aurait autre métier que d'aiguiser des couteaux et de tremper* des poisons pour tuer les hommes. » Voilà ce que l'on peut attendre de la sincérité des Jésuites, et à quoi se terminent leurs plus solennelles rétractations.

1. Henri de Guénégaud, seigneur du Plessis (1609-1676), secrétaire d'Etat puis garde des sceaux, disgracié en 1669.

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