LIVRE m
s'attaquât à un homme de si grand mérite que le P. Sirmond, sur qui toute la France arrête les yeux, et dont ies livres se retrouvent dans toutes les bibliothèques. »
Mais les expressions les plus fortes avaient encore paru trop basses au P. Le Moine pour relever le mérite de ce vieillard; et il n'avait pas craint de se jeter jusque dans le dernier ridicule, pour n'en pas parler d'une manière ordinaire : « Quand au fait du P. Sirmond, dit cet écrivain hyperbolique, l'auteur du livre intitulé : Petrus Aurolius se fût bien passé de lui faire un si grand procès sur un mot, et d'accuser la plus haute et la plus modeste science de ce temps. La postérité, qui le trouvera en toutes les bibliothèques, et qui jouirade ses veilles longtemps après sa mort, s'étonnera que toute l'antiquité ressuscitée ait été si maltraitée en sa personne. Elle s'étonnera qu'il y ait eu des hommes gagés pour jeter des pierres à un arbre chargé des fruits de tant de siècles; et ceux qui se souviendront avec quel respect les anciens couronnaient les fontaines, trouveront bien indigne qu'on ait employé tant de boue à souiller une source à laquelle les savants de toutes les nations iront boire. »
Mais si cette source avait autrefois fourni de l'eau pure, jamais elle n'avait fait paraître plus de boue et plus de bourbe que par la publication du livre de Prxdestinatus, car celui qui en entreprit la réfutation, dès qu'il parut, fit voir par des preuves invincibles que c'était un livre rempli d'erreurs, d'hérésies, de faussetés, d'ignorancesgrossièresetd'extravagances, qui le rendaient indigne, non seulement d'être juge, mais aussi d'être témoin en quelque cause que ce puisse être ; et qu'étant semi-pélagien et pélagien tout ensemble, et surpassant souvent les excès de l'une et de l'autre de ces hérésies, il était si peu propre pour prouver ce que prétendait le P. Sirmond, qu'il prouvait plutôt le contraire, et confirmait l'opinion de ceux qui croient que l'hérésie des Prédestinatiens, qui est combattue dans ce livre avec une passion aveugle, n'a été qu'un fantôme, et une chimère des ennemis de la doctrine de saint Augustin, dont ils se sont servis pour décrier l'Eglise et les catholiques qui l'ont défendue.
Il finissait son discours en conjurant le P. Sirmond de prendre mieux garde une autre fois aux manuscrits qui
lui tomberaient entre les mains, et de ne déshonorer pas sa vieillesse en publiant pour bonnes et irréprochables des pièces qui ne peuvent donner que de l'horreur à ceux qui les lisent. Et il ajoutait : « Que s'il est permis de produire ainsi des écrits pernicieux, il n'y aura nulle raison d'empêcher à l'avenir qu'on ne vende des viandes empoisonnées pour bonnes et salutaires, puisque le venin qui tue les âmes est sans comparaison plus à craindre que celui qui tue les corps, et qu'il est difficile de trouver une pièce qui en contienne davantage, dans sa petitesse, que celle que ce Père venait de donner au public pour légitime et capable de servir de règle souveraine de vérité, sans qu'il soit permis d'y trouver rien à redire. »
Le P. Sirmond néanmoins, qui était déjà fort âgé quand il voulut faire passer cet ouvrage pour un témoin authentique de la doctrine de l'Église, ne profila pas d'un avis si salutaire, et vécut' encore assez longtemps, pour déshonorer tout de nouveau ses cheveux blancs par de semblables productions.