LIVRE IV
archevêques et évêques du royaume. Certes il n'y avait rien de si outrageux que cette entreprise, et il était visible à tout le monde que ce n'était nullement le zèle de la religion qui les faisait agir de la sorte, puisque le livre qu'ils déchiraient comme plein d'erreurs ayant été imprimé en 1633, en 1640 et en 1646, il était bien tard d'en demander la condamnation en 1647.
Cependant, si on eût voulu les en croire, il serait malaisé de trouver un livre plus pernicieux que celui-là, et ils l'appelaient nettement exitiabilem libellum *. Et après lui avoir imputé faussement un grand nombre d'erreurs, ils disaient qu'ils envoyaient àSa Sainteté le catalogue de ces monstres d'hérésies et d'impiétés dont les Pères du clergé de France, assemblés dans un même corps, se disaient les protecteurs, les défenseurs et les panégyristes, dès l'entrée même de ce livre, à moins que l'évêque de Grasse n'eût emprunté leur nom, lui qui les faisait parler tous dans cet éloge qu'il en avait composé; et ils représentaient à Sa Sainteté le danger qni était à craindre dans ce grand scandale de l'Eglise, à cause de l'hérésie d'un méchant homme qui venait d'être consacrée publiquement par les mains des évêques, et des mauvais effets que pouvait produire celte doctrine contagieuse et pestilente.
MM. les agents du clergé de France auraient cru trahir leur ministère s'ils n'eussent poursuivi la réparation d'un si grand excès en déférant ce libelle aux magistrats. M. le lieutenant civil prononça une sentence pour le supprimer et le condamner, et il fut lacéré en Grève par les mains du bourreau.
On en avait aussi porté des plaintes à la Faculté de théologie, pour en poursuivre la censure; mais M. Pereyret *, qui avait reçu la commission de l'examiner, n'était plus lui-même, et avait changé de principes depuis qu'il était entré dans l'intrigue de M. Cornet, par une conspiration commune, au lieu que M. Cornet avait toujours été opposé aux bons sentiments, et n'avait attendu qu'un temps favorable pour servir les Jésuites ses intimes amis.
1. Ici se trouvent au ms., ruais barrées, les accusations des Jésuites.
2. Jacques Pereyret, professeur et ensuite grand-maître du collège de Navarre où il eut Bossuet pour élève ; il mourut en 1658.
On peut dire de M. Cornet, docteur d'Amiens, ce que l'on a dit de César, pour l'opposer à Catilina, qu'il avait conjuré de sang-froid le renversement de la République romaine, sohrius ad evertendam rentpublicam accessit. Il avait dans sa jeunesse porté l'habit de jésuite', et il en avait conservé l'esprit jusqu'au tombeau. C'était un homme pâle, grand buveur d'eau, d'un esprit couvert et dissimulé, homme de dessein et de cabale, qui savait s'accommoder au temps, et prendre pour règle souveraine de sa conduite la domination des plus forts dans chaque conjoncture présente, quoique sa conduite dépendît des occasions présentes'; l'établissement du molinisme et la ruine de l'Université étaient toujours dans son cœur; et il enfanta l'un et l'autre vers ce temps-là, par la division dont il jeta des semences éternelles, pour séparer comme il fit les quatre nations des trois facultés supérieures, et introduire par ce moyen les Jésuites dans l'Université de Paris, qui était son but et leur ancienne prétention. Aussi avait-il reconnu, en parlant à un bachelier qui depuis est devenu docteur, que la doctrine de saint Thomas touchant la prédestination gratuite était son aversion depuis plus de vingt ans, et que s'il avait jamais beaucoup de crédit dans la Faculté il la ferait condamner.
Pour M. Pereyret, il n'était nullement engagé dans le molinisme par son inclination, et lorsqu'il revint d'Auvergne, où il avait été grand vicaire et ofticial de M. d'Itstin, évêque de Clermont, son disciple, on croyait qu'ayant connu la doctrine de saint Augustin, il l'enseignerait dans les écoles de théologie de Navarre, où il était établi professeur royal. On en était tellement persuadé que M. Darbo, bordelais de naissance et licence en théologie de la maison de Navarre, qui
1. Le fait ne parait pas prouvé : les Jésuites le nient et disent que l'on confond Nicolas avec son frère Michel.
2. Écrit puis barré au ms. (ce qui explique la phrase peu correcte qui est ici) : ... conjoncture présente. Lorsqu'il vit les premières barricades et la conjuration du peuple contre le cardinal Mazarin, il dit qu'ilavait toujours bien reconnuque ce premier ministre n'était qu'un brouillon, et prévu qu'il ruinerait l'État. Mais dès qu'il le vit revenir à la cour avec plus d'autorité qu'il n'en avait eu par le passé, il ne craignit pas de dire qu'il avait été trompé dans son jugement; que cet italien avait plus d'esprit qu'il u'avait cru, et que c'était un fort habile homme. Mais quoique sa conduite... etc.