LIVRE V
de corrompre la jeunesse. 11 crut que ce n'était point assez d'établir la vérité de la doctrine de la grâce, s'il ne réfutait dans le détail les erreurs qui la combattaient, et il s'estima d'autant plus obligé d'en user ainsi qu'il avait reconnu par expérience que dans les écrits qui jusqu'alors s'étaient publiés sur cette matière, lorsque les auteurs s'étaient contentés d'établir la doctrine de saint Augustin, M. Le Moine avait témoigné à ses confidents que ses objections et ses réponses subsistaient toujours, et n'avaient reçu encore aucune atteinte.
Il s'appliqua donc à une réfutation particulière du traité de la grâce de ce professeur, et mit au jour, dans le mois de juillet de cette année 1650, un livre intitulé : « De initio piae voluntatis dissertalio, in qua divinae ad orandum gratiae ef/icacia ex S. Augustiniy hoc est Ecclesiae catholicae et romanae doctrina, demonstratui\ ac exponuntur S. Augustini testimonia quibus Magister Alphonsus Le Moyne, doctor et professor sorbonicus utitur in tractatu De gratia, quem in scholis sorbonicis, anno 1647 et hoc currente, publiée tradidit ut probaret gratiam generalem ad orandum sufficientem, ac libero àrbitrio subjectam. Et de peur que M. Le Moine ne se plaignît à son ordinaire qu'il ne se croyait point obligé de combattre contre un fantôme et de répondre à un auteur inconnu, M. de La Lane s'offrait sur la fin de sa préface, de se découvrir quand il serait à propos, n'ayant pas supprimé son nom par aucune crainte humaine, mais seulement dans le dessein de ne pas faire dégénérer une dispute publique en une querelle personnelle et particulière.
La chose arriva ainsi qu'il l'avait prévu. Dès que ce livre parut au mois de juillet, M. Le Moine en fut extraordinairement irrité, et ce docteur dicta à ses écoliers deux pages d'invectives contre l'auteur, l'accusant de nier toute sorte de mérite et d'être tout à fait conforme à Calvin sur cette matière. Mais il fut bientôt payé de son travail, car dès le lendemain, allant dîner à la salle de Sorbonne, il trouva sur son assiette la réfutation de ce qu'il avait dicté le jour précédent. Cette réplique si prompte fut rendue publique par l'impression et le réduisit au silence pour tout le reste de cette année. Il n'accepta pas même le parti que M. de La Lane lui offrait d'en conférer avec lui, et d'examiner en- I 31
semble, à plusieurs reprises, toutes les difficultés qui les séparaient de sentiments, et il digéra en lui-même son chagrin pendant quelques mois sans en faire part à ses disciples.
[Voyez en cet endroit le Journal de Saint Amour, 2^ partie, chap. I, page 47, l'article de M. Hersent à Rome.]
Le P. Dufour', dominicain, fut en peine de ce sermon, parce qu'il l'avait approuvé, et il s'en justifia par un long mémoire que l'on a encore écrit de sa main, demandant au pape, avec des termes fort humbles, l'examen des propositions qu'on l'accusait d'avoir approuvées. On remarque par son écrit que M. Hersent avait tellement parlé de la grâce dans son sermon qu'il n'était point entré dans aucune matière contentieuse, et n'avait choqué personne de l'un et l'autre parti ; et que le P. Annat même, qui était alors à Rome, lui avait rendu ce témoignage. Mais quelque conduite qu'ait pu tenir M. Hersent dans cette affaire et dans les autres événements de sa vie, qui a été fort inquiète et sujette à plusieurs différentes agitations, on sait par les livres qu'il a écrits contre M. Arnauld qu'il n'avait nulle habitude avec lui ni avec ses amis, et que cette brouillerie de Rome lui étant une affaire personnelle^ les Jésuites n'ont pu, sans une extrême injustice, la faire retomber sur les disciples de saint Augustin.
Le 28 du même mois d'août, le P. Bernage, préchant de saint Augustin dans leur chapelle de Saint-Louis de la rue Saint-Antoine, avait commis de si grands excès contre ce saint docteur de la grâce et ses disciples, que l'on obligea M. Hermant d'y répondre. H le fit par une réfutation deson sermon, dans lequelil les avaitappelés « des nouveaux venus, des hérétiques et des malheureux », et leur faisait un crime du livre que M. l'évéque d'Ypres avait fait pour le roi d'Espagne.
1. Pierre Du Four, eutré chez les Dominicains en 1612, vécut d'abord à Rome, puis fut envoyé à Avignon en qualité d'inquisiteur général. 11 mourut à Toulouse en 1670.