CHAPITRE X
M. de SaiQt-Cyran entreprend la défense du Chapelet secret du Saint- Sacrement qui jusqu'alors lui était inconnu.
L'état où on avait porté l'affaire du Chapelet secret demandait un prompt secours, et personne n'était plus capable d'en faire ressentir les effets dans la persécution qui venait de s'élever à ce sujet contre la maison du Saint-Sacrement que M. l'abbé de Saint-Cyran, qui avait un très grand discernement de toutes les choses spirituelles, aussi bien que de toutes les matières de la doctrine de l'Eglise. M. de Langres, qui regardait alors la connaissance de ce sage et vertueux théologien comme l'acquisition d'un grand trésor, depuis qu'il l'eut connu par une communication plus étroite, après l'avoir un jour comblé de louanges, dans un entretien qu'il eut sur son sujet avec la Mère Angélique, ordonna à cette Mère de lui faire voir les constitutions du Saint-Sacrement. Elle fut extrêmement surprise de cette proposition, quoiqu'elle en eût beaucoup de joie; elle se crut même obligée de supplier le prélat d'y bien penser auparavant, parce que la connaissance qu'elle avait de M. de Saint-Cyran lui faisait assez concevoir que de luimême il ne se porterait jamais à les demander, à moins qu'on ne les lui montrât, mais qu'il ne laisserait pas sans cela de servir M. de liangres et de protéger l'institut en ce qu'il pourrait; que s'il voulait bien lui-même les lui montrer, et que ce fût pour l'obliger à en dire son sentiment, elle ne doutait nullement qu'il ne le fît avec beaucoup de franchise; mais qu'elle craignait que cela ne causât entre eux quelque refroidissement, parce qu'il se pouvait faire que leurs opinions ne se trouveraient pas tout à fait conformes. A quoi M. de Langres ayant répondu qu'elle ne craignît pas de les lui montrer, et qu'il voulait qu'il en fût le maître, elle pria aussitôt M. de Saint-Cyran de les venir voir.
Cet abbé, ayant examiné ces constitutions après la prière qu'elle lui en fit de la part du même prélat, en l'assurant qu'il y pouvait faire, avec une entière liberté, toutes les
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corrections qu'il jugerait être à propos de faire, il les prif, et les examina, et n'y changea que très peu de choses, quoiqu'il y en eût un très grand nombre qui ne fussent pas dans son sens; mais le respect qu'il avait pour M. de Langres le fit agir avec cette retenue.
Il y en avait une entre les autres qu'il ne put souffrir, la trouvant contre l'ordre de l'Eglise, qui élait que les filles s'enterrassent sans prêtre. Le prélat, à qui la Mère Angélique le dit, en fut un peu choqué d'abord, et allégua quelques raisons contre cette cérémonie; néanmoins il consentit qu'on l'ôtàt des constitutions, et continuant d'avoir une très grande amitié pour M. de Saint- Gyran, il lui recommanda très instamment le monastère qui venait de s'établir par ses soins, et lui recommanda toutes ses filles. Ce fut ensuite par son ordre que la Mère Angélique, ayant reçu de Maubuisson la copie du Chapelet secret qu'elle avait fait chercher partout, l'envoya à ce savant théologien qui était pour lors très grand ami de ce prélat, et venait souvent à la maison du Saint-Sacrement. Elle le pria d'examiner cet écrit, et de lui en mander son sentiment dont elle avait grand sujet de faire beaucoup d'état. M. de Saint- Cyran, qui voyait l'importance de la chose, employa trois heures entières à l'examiner avec toute la sévérité d'un censeur, et dès le soir même, il lui écrivit que l'ayant lu et examiné sans aucune préoccupation, et dans la disposition de le condamner s'il était mauvais, aussi bien que de l'approuver s'il était bon, il pouvait l'assurer qu'il n'y avait rien contre la vérité catholique et qui ne se pût très bien soutenir, ce qu'il avait voulu lui mander à l'instant même, afin de la tirer de peine.
Ce témoignage si avantageux rassura la Mère Angélique et combla de joie M. de Langres, et il eut une extrême satisfaction de trouver un défenseur si éclairé et si généreux pour garantir sa maison d'une persécution si injuste, sur un écrit qui n'avait rien en soi que de bon, et que l'on avait tort de faire retomber sur lui, puisqu'il n'en était pas l'auteur comme on le publait partout. Il est vrai qu'il l'avait approuvé autrefois, mais cela lui était commun avec M. l'archevêque de Sens qui s'en était encore expliqué plus hautement que lui et avec beaucoup plus de chaleur.
Et on peut remarquer par avance combien les jésuites
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sont injustes d'avoir écrit par la plume du P. Brisacier*, dix-neuf ans ensuite du commencement de ce bruit, que ce Chapelet secret était l'ouvrage de M. de Saint-Cyran, car il y avait plus de cinq ans qu'il avait été composé sans que cet abbé en eût la moindre connaissance, et ce ne fut que par cette occasion, que sa charité le porta à y prendre part. Mais Dieu ménageait cet engagement pour en tirer sa gloire, comme il le fait de tous nos maux, et il s'en servait pour procurera un monastère de saintes vierges un secours dont elles avaient été privées jusqu'alors, quoiqu'il parût être dans leur disposition.
La Mère Agnès, qui était à Dijon, fut fort surprise quand elle apprit qu'un écrit que l'on avait tiré d'elle lorsqu'elle y pensait le moins excitât un si grand orage après tant d'années, et ce fut en ce même temps que, dans la réponse qu'elle fit à M. d'Andilly, son frère, qui lui en avait mandé la nouvelle, elle lui témoigna qu'elle pouvait assurer que si ces pensées n'étaient pas de Dieu, elles venaient infailliblement du démon, parce que de sa part elle n'y avait rien mis*, les ayant écrites toutes de suite comme elles se présentaient à son esprit, sans se peiner, comme si une autre personne les lui eût dictées.
M. de Langres, de son côté, se trouvant engagé à la défense du Chapelet par le rang qu'il tenait dans le monastère et par l'estime particulière qu'il avait pour la Mère Agnès, s'adressa aux docteurs de Louvain pour les rendre juges de ce différend, après l'avoir examiné, ne croyant pas devoir consulter ceux de Paris, parce qu'étant déjà engagés dans le parti de M. de Sens, ils lui étaient devenus suspects. Il leur envoya donc la copie du Chapelet secret pour avoir simplement leurs avis, en les suppliant de n'avoir égard qu'à la chose qu'on leur proposait, et non à la qualité des personnes qui leur proposaient une affaire de cette importance. Mais quoique ces docteurs de Louvain fussent des personnes attachées à l'antiquité, et ennemies de toutes les nouveautés %
1. .Tean de Brisacier (1603-1668), jésuite, recteur du collège de Houen puis supérieur du collège de Paris.
2. Ms. : elle n'y avait rien; c'est-à-dire sans doute elle n'y était pour rien.
3. D'aprè.'; une note du ras. ces docteurs étaient Janseuius et Fromond.