LIVRE I
surtout dans les dévotions particulières de ce temps, ils ne laissèrent pas d'approuver le Chapelet avec des éloges extraordinaires, attribuant les expressions de ce petit écrit aux transports d'une <\me enivrée de Dieu, et heureusement transformée en J.-C. Et bien loin d'y trouver aucun excès, ils témoignèrent qu'elles ne sont intelligibles qu'à ceux qui comprennent le langage du divin amour.
Les docteurs de la Faculté de Paris prenant leur parti sur cette contestation, il y en eut parmi eux qui approuvèrent le Chapelet par écrit, et d'autres qui déclarèrent ouvertement qu'ils n'y trouvaient rien de mauvais, et que, si l'on parlait dans leur assemblée de le censurer, ils feraient voir qu'il était plus facile d'imposer à des particuliers qu'à tout le corps de la Faculté de théologie.
Et pour ce qui regarde ces huit docteurs particuliers qui avaient signé la condamnation de ce Chapelet, M . de Langres ayant fait examiner leurs avis, il s'y trouva tant de manquements, tant d'artifice et tant de malice que ce témoignage ne servit qu'à faire voir la mauvaise foi, tant de ceux qui l'avaient extorquée, que de ceux qui en étaient les auteurs, et à mettre au jour les intrigues dont les uns et les autres s'étaient servis dans cet ouvrage de ténèbres.
Celui qui fît l'année suivante la relation de toute cette affaire fit quelques observations as>sez justes sur la censure de ces docteurs, quoique dans le reste il se soit trompé sur deux ou trois faits assez considérables.
Il dit donc premièrement « que le nombre des personnes qui ont signé ce décret est remarquable ; qu'il est trop grand pour un simple avis sur une dévotion de religieuses ; et cette précaution tient quelque chose de la tromperie. Il est aussi trop petit pour une affaire de telle importance, où l'on prétend qu'il n'y va de rien moins que de faire revivre Arius et Nestorius, ou bien d'étouffer une hérésie naissante, produite (sic) de l'esprit d'une fille trompée; et que ces huit docteurs reconnaissaient eux-mêmes que ces sortes de jugements n'ont point une force et une autorité entières s'ils I ne procèdent ou ne sont avoués de tout le corps de la fa- I culte, à laquelle seule ce pouvoir a été donné.
« Le choix de oes personnes doit encore être suspect, car on met en fait que M. Duval, qui est le premier d'entre eux, aurait été gagné par les importunités qui lui en ont été faites,
et surpris dans le doute qu'il eut que cet écrit venait de la Mère Marie de Jésus, carmélite, ce qui le porta à le condamner comme mauvais, parce que cette dévotion était étrangère à l'ordre des Carmélites de France, dont M. Duval était supérieur. Cinq de ceux qui signèrent avec lui étaient ou ses confidents, ou attachés à lui, et avec cela^ le respect de sa qualité, la réputation de sa vertu, et le crédit de sa science donnèrent un tel poids à son jugement, qu'ils signèrent tous cinq sur son rapport, et ils eussent cru commettre un crime contre le Saint Esprit, qui serait irrémissible, s'ils avaient contredit son avis et manqué de souscrire après lui. Les deux autres, qui étaient M, Hallier et M***, qui par rencontre se trouvèrent à cette délibération, se sont plaints ouvertement qu'on les avait surpris, en leur cachant le lieu et la personne d'où venait cet écrit, et leur en supposant d'autres qu'on assurait avoir déjà fait beaucoup de mal ; tellement qu'au lieu que ne connaissant point les auteurs de cet ouvrage, sinon par les rapports désavantageux qu'on leur en faisait, ils jugèrent de l'écrit par eux. Depuis qu'ils surent qu'il était de la Mère Agnès^ et qu'ils connurent sa vertu et son mérite, ils jugèrent de l'écrit par elle.
« Enfin, cette censure est blâmée d'avoir été faite contre tout l'ordre de la charité, puisque s'agissant d'une dévotion secrète à laquelle on trouvait à redire, il fallait premièrement s'adresser en particulier à ceux que l'on croyait coupables de ces erreurs y contenues (ainsi qu'ils le prétendaient) pour leur donner lieu de se reconnaître, de façon qu'il semble qu'on a plus désiré de procurer une censure secrète qu'une correction secrète, et qu'on a appréhendé la résipiscence des accusés pour ne point perdre le moyen de les décrier. »
Voilà le jugement que l'on en fît, et qui se lit encore à la tête de ce recueil dans une relation composée par une personne qui n'en était pas tout à fait instruite, comme il parait par les noms qu'il laisse en blanc, et particulièrement celui de la carmélite à laquelle on avait d'abord attribué ce Chapelet.
Cependant M. l'abbé de Saint-Cyran, n'ayant rien trouvé que de saint et d'orthodoxe dans ce Chapelet secret, écrivit dès cette année-là, 1633, une apologie pour lui servir de dé-