LIVRE VI
avait si mal réussi, et particulièrement dans la traduction des hymnes, qu'il n'y a peut-être guère eu d'occasion où cette société, qui s'est dite si longtemps l'arbitre et la souveraine des beaux-arts et des sciences, ait fait paraître si peu de lumière et de jugement que dans la publication de cet ouvrage, qui fut mis au jour avec la permission du P. de LIngendes*, provincial de la province de France. Et en effet, quoique Horace ne permette pas la médiocrité dans les poètes, et qu'il estime que ceux qui ne font point des vers dans quelque degré d'excellence, ne doivent pas se mêler d'en faire, on pourrait souffrir néanmoins en quelque manière qu'un auteur qui n'aurait pas ce génie de la poésie entreprit quelque ouvrage de cette nature, particulièrement quand le défaut de la forme pourrait être suppléé par l'utilité de la matière. Mais on ne pouvait pas j ustifier l'entreprise du P. Adam par des excuses générales. Le succès des Heures de Port Hoyal, qui étaient dans les mains de tout le monde, [était grand,] et les personnes qui avaient le goût le plus délicat pour ces sortes de productions n'en parlaient qu'avec éloges, et avec les sentiments d'une estime et d'une admiration extraordinaires; c'est ce qui était insupportable aux Jésuites, et ce qui porta le P. Adam à publier sa traduction pour effacer l'éclat de l'autre. Cependant il s'en acquitta si mal qu'il ne recueillit aucun autre fruit de son ouvrage que d'avoir découvert dans une préface l'envie et la malignité de son cœur. Et quand il aurait voulu traduire les hymnes de l'Église en vers burlesques, par une étrange profanation, il n'avait qu'à les composeren la manière dont il exécuta son dessein.
C'est ce que M. l'abbé Le Roy lui remontra charitablement dans une lettre qui fut imprimée en ce temps-là, dans laquelle, après des réflexions générales et importantes, il fit l'anatomie et la dissection des vers de ce Père. Il suffit d'en rapporter ici quelques stances pour montrer (}ue ce jésuite paraissait également ignorer et les règles de la poésie et celles du bon sens. Voici ce qu'il disait dans l'Hymne de la Passion :
1. Claude de Lingendes, jésuite et prédicateur célèbre (1591-1660). SoD cousin Jean de Lingendes;. prédicateur également estimé, fut évêque de Sarlat et ensuite de Màcou.
Quand la mort, d'un morceau de pomme Eut étranglé le premier homme, Dieu compatit à son malheur Et l'honora de sa douleur Par un amour qui tout excède.
Mais voyant Satan si osé, Dans sa ruse, il prit le rusé, Choisissant l'arbre pour remède Du mal que l'arbre avait causé.
Ainsi la divine Sagesse Du trompeur trompa la finesse ; Et c'est ainsi qu'elle voulut, Pour rehausser notre salut Et mortifier sa malice, Lui faisant reste de raison, Tirer du mal la guérison, Changeant par un sage artifice En antidote le poison.
Le période des années Hâtait nos bonnes destinées, Quand çà bas le Verbe éternel Vient de juge être criminel, Et prenant au sein de sa mère Ce qu'il faut pour payer pour nous, Exécute à ses propres coùts^ Cet étrange arrêt de son père :
En la mort d'un, la vie à tous.
11 fil lors la première brèche Au camp du monde par sa crèche.
Dès lors les sens furent matés Par ses membres emmaillotés.
La chair rebelle en frémit toute; Satan, jadis si triomphant, Le lâche à peine s'en défend; Voire, est déjà tout en déroute Au premier cri de cet enfant.
Mais quoique robscurité, la bassesse et les barbarismes de ces quatre stances se découvrent assez d'elles-mêmes, on les remarquera encore mieux en les opposant à celles des Heures de Port-Royal^ qu'il avait voulu effacer par son ouvrage. Car voici ce qu'on y lit, dans cette hymne de la Passion :