‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 44 sur 522 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

lui avait été absolument nécessaire ; car cette persécution du Chapelet fut si grande que la cour môme s'en mêla. On n'épargna pas contre les religieuses les noms de visionnaires et d'hérétiques, et quelques-uns s'emportèrent même jusqu'à les appeler sorcières; et certes il parut visiblement que la malignité du démon avait excité cet orage, car peu de temps après que le Chapelet secret fut dressé, l'esprit malin y opposa une autre religieuse qui écrivit de grands blasphèmes contre le Saint-Sacrement, et cela d'un style si élevé qu'il parut qu'il n'y avait point d'homme, pour habile qu'il fût, ni si exercé à écrire des choses de Dieu, qui pût égaler la sublimité de ce style, et qu'il fallait l'attribuer à l'opération du premier ange qui a dit dans sa révolte : « Je monterai, je serai semblable au Très Haut. » Aussi, les religieuses du Port-Royal en ayant eu une copie, se crurent obligées de la jeter au feu, pour ne pas conserver l'ouvrage du diable, quelque admiration que leur causât l'excellence et la hautesse des expressions. Il avait été aisé aux gens du monde de confondre toutes ces choses, et le démon avait ses desseins quand il avait excité cette tempête.

Quelque temps après, M. de Langres étant sur le point de s'en retourner en son diocèse, il recommanda à M. de Saint-Cyran le monastère du Saint-Sacrement, le pria de vouloir bien y prêcher et confesser, et en même temps il commanda aux filles de lui obéir en toutes choses. Cet abbé s'excusa d'abord touchant la confession, et se contenta de les prêcher à la grille, ce qu'il fit pendant trois ans, leur expliquant les plus solides vérités, dont il avait une très grande connaissance; et il ne parla point en public, parce que M. l'archevêque de Paris ne voulait pas que l'on prêchât publiquement dans ce monastère. On y vit un changement très sensible par les exhortations de cet abbé, qui étaient toutes pleines de l'esprit de Dieu, et il parut qu'il n'avait gardé le silence si longtemps que pour parler ensuite avec plus de force et plus de bénédiction.

Il y avait environ un an qu'il avait commencé à les nourrir des maximes évangéliques, lorsque Dieu leur inspira presque à toutes le mouvement de lui faire une confession générale et de s'abandonner entièrement à sa conduite*. Il

1. Ms. : Se mettre sous sa conduite. Ges notes à la sanguine ne se retrouvent que dans les premières pages du ms. autographe.

regarda alors cette prière comme une espèce d'engagement et crut ne s'en pouvoir plus défendre; ce que la Mère Angélique ayant mandé à M. de Langres à qui elle rendait compte de toutes choses, il en reçut la nouvelle avec joie, voyant qu'à la fin il s'était rendu à lui accorder une grâce qu'il n'avait pu encore obtenir de lui. Mais le temps n'en était pas encore venu quand il lui avait demandé, car les religieuses, de leur part, n'y avaient pas toutes la disposition nécessaire, et la grande exactitude de M. de Saint Cyran les faisait trembler parce qu'elles ne le connaissaient que par les grandes vérités qu'elles entendaient de sa bouche, et ne pouvaient connaître jusqu'où pouvait aller sa condescendance, dont elles n'avaient point fait l'épreuve. Mais dans le temps même que Dieu dissipa leur crainte en les rangeant sous sa conduite avec confiance, il lui inspira la volonté de s'en charger, et elles ne différèrent pas longtemps à reconnaître par leur propre expérience que l'appréhension qu'elles avaient de sa trop grande sévérité était une frayeur imaginaire. Car ayant commencé à se confesser vers le commencement du carême, il leur donna l'absolution, pour communier le Jeudi Saint, et ne les tint guère plus de trois semaines dans la séparation, quelque instance que quelques-unes fissent de leur permettre de demeurer plus longtemps dans l'humiliation de la pénitence. Il répondit même à une qui l'en priait plus instamment, qu'elle se laissât conduire, et qu'elle ne demeurât pas pour lors dans une plus longue privation, parce qu'il pourrait venir un temps où on l'en priverait plus qu'elle ne voudrait; ce qui n'a été que trop véritable, comme nous le verrons dans la suite.

Quoique la Mère Angélique eût une vénération toute particulière pour la suffisance et la piété de M. deSaint-Cyran, néanmoins elle était du nombre de celles qui craignaient sa sévérité et sa droiture, ce qui fit qu'elle ne s'adressa à lui que la dernière pour lui ouvrir sa conscience par une confession générale ; aussi en avait-elle moins de besoin que les autres, en ayant déjà fait plusieurs à diverses personnes, et particulièrement à saint François de Sales, ainsi que nous avons rapporté.

On la vit entrer sensiblement dans une nouvelle ferveur, et elle parut si pénétrée des sentiments de pénitence et

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d'humilité, qu'elle comptait pour rien tout ce qu'elle avait fait jusqu'alors, se croyant au contraire fort redevable à la justice divine pour ses infidélités et le peu de correspondance qu'elle avait eu ' aux grâces que Dieu lui avait faites. Elle a môme témoigné à ses filles, en plusieurs rencontres, que c'était ce qui la touchait le plus, et qu'elle croyait qu'il n'y aurait point de jugement plus rigoureux que celui de l'amour.

Tout le temps de son renouvellement se passa dans une très grande retraite, gardant un silence si exact qu'elle n'allait point du tout au parloir, et ne voyait pas même MM. ses frères, quoiqu'elle les aimât tendrement, et qu'elle eût su que l'un d'eux avait été fort touché de son refus.

Dans cette satisfaction générale de toutes les filles du Saint-Sacrement, il n'y eut que la seule Sœur Anne de Jésus, qui en fît la matière de sa peine. Elle avait d'abord admiré l'abbé de Saint-Cyran à cause de son rare mérite, étant persuadée que sa charité était égale à sa lumière; elle s'adressa donc à lui pour faire un renouvellement entre ses mains comme les autres, et goûtant fort sa prudence et l'uniformité de son esprit, elle le pria de prendre soin de son âme. Elle commença par se plaindre de l'état où elle se trouvait dans la maison par l'ordre de M. de Langres qui avait voulu que, n'étant encore que séculière et toute nouvelle dans la religion, elle ne laissât pas que de se charger de la conduite des pensionnaires et des novices, et qu'elle prît part à toutes les affaires de la maison. Elle témoigna un regret extrême de se voir engagée dans un emploi si disproportionné à l'état d'une postulante et à l'humiliation d'une personne qui n'était pas même encore admise aux épreuves du noviciat.

M. de Saint-Cyran, qui jusqu'alors avait été retenu par sa prudence de lui représenter combien l'autorité qu'on lui donnait par cette charge était préjudiciable à son salut, lui dit que sa plainte était tout à fait juste, et qu'elle ferait très bien de demander à la Mère Angélique qu'elle la déchargeât de tout emploi et la traitât en véritable novice. Mais elle n'eut pas plus tôt suivi cet avis, que la Mère reconnut qu'elle avait peine qu'on la prit au mot. Elle en écri-

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