LIVRE vri
Pour faire voir aux sectateurs de Molina le malheur où ils précipitaient l'Église par l'établissement de cette méthode et par les suites de leur mauvaise doctrine, il avait employé la deuxième partie de son livre à faire une très fidèle et très naïve représentation d'une conférence ou dispute telle qu'elle pourrait être entre un ministre de la prétendue réforme et un théologien de l'école de Molina, où ce moliniste, ayant entrepris de combattre ce ministre, suivant les maximes et les pensées de l'auteur du Secret, et n'essayant jamais de le convaincre d'hérésie qu'en lui reprochant les mêmes sentiments que le molinisme a érigés en blasphèmes, il avertissait ses lecteurs qu'ils y découvriraient tant de faiblesse et d'absurdité de la part de ce moliniste qui débite ses imaginations comme des articles de foi, et qu'ils y remarqueraient au contraire tant de force et de solidité de la part de ce ministre, qui n'est jamais repris pour les véritables hérésies que l'Eglise ajustement frappées d'anathèmes, mais pour des opinions très indubitables et très saines que nous avons puisées dans la tradition des Pères, qu'ils concevraient infailliblement une indignation extrême contre la malice ou l'aveuglement de ce censeur et de toute son école, qui travaillaient de toute leur force à rendre insoutenable la cause de l'Eglise, et en même temps à rendre victorieuse et immuable celle des rebelles qui ont abandonné sa communion.
Mais afin que les ennemis de la vérité n'en prissent pas l'occasion de publier ridiculement que par l'événement de cette fiction, M. l'abbé de Bourzeis eût soutenu ou favorisé les hérétiques, il avait réservé la quatrième conférence tout entière pour expliquer bien au long les véritables points de la prédestination et de la grâce dans lesquels la doctrine de saint Augustin ne s'accorde pas avec celle de Luther et (Jalvin, et pour faire voir que c'est au regard de l'opposition ou de la différence qui se trouve entre ce saint docteur et ces hérétiques touchant cette matière de la grâce, que l'on doit chercher les égarements et les blasphèmes que l'Église a foudroyés [en] ses ennemis.
Il montrait de plus que la méthode dont son adversaire avait voulu se servir pour établir ses conclusions fausses et erronées était appuyée sur un fondement très faible, puisqu'elle ne subsistait que sur cette frivole et ridicule consé"
quense : Les hérétiques disent que la doctrine soutenue par l'auteur du Secret du Jansénisme est celle de l'Eglise, et quelques scholastiques ne le nient pas; c'est donc certainement la doctrine de l'Église. Car il faisait voir que cette dialectique était tout à fait grossière et impertinente, pour ne pas dire impie et détestable, puisqu'on premier lieu il entreprenait de faire voir que les hérétiques imposaient à l'Église en lui imposant les maximes de Fauste, chef des semipélagiens, et celles de Pighius' et de Catharin*, qui ont renouvelé tous deux les erreurs des prêtres de Marseille; et qu'en deuxième lieu, les scholastiques qui avaient enseigné inconsidérément les mêmes opinions et les avaient défendues contre les hérétiques, comme si le Saint Siège les avait approuvées, avaient été contredits par d'autres scholastiques plus estimés et mieux sensés, comme le témoignaient Marianus Victorius, les cardinaux Contarin ' et Baronius, et le pape Paul V dans la bulle qu'il avait dressée pour anathématiser cinquante erreurs de Molina.
Dans le temps que cet ouvrage sortait de la presse, M. Tabbé de Bourzeis était à la cour où une affaire de famille pour un de ses frères l'avait appelé. 11 y fît un séjour considérable, et les engagements qu'il y prit insensiblement le lièrent avec M. le cardinal Mazarin, et l'empêchèrent d'aller à Rome où il devait aller soutenir la doctrine de saint Augustin devant des personnes qui le connaissaient depuis longtemps et qui honoraient son érudition et son mérite. Celte première démarche fut suivie de son affaiblissement; il apprit à se ménager, et soit qu'il ne renonçât point tout à fait aux prétentions des dignités de l'Église, soit que Pinconstance ou la crainte eussent eu la force d'attiédir son zèle, on ne le vit plus agir depuis ce tempslà avec la vigueur dont il avait donné des marques pendant les quatre années précédentes.
1. Albert Pighius, théologien flamand, mort en !5i2, auteur Aè plusieurs ouvrages censurés en l.')87 par la Faculté de Louvain, qui traita leur auteur de fauteur et de collègue des seini-pélagiens.
2. Ambroise Catharin (1487-lî>53) dominicain italien, évêque de Minori (royaume de Naple»), puis archevêque de Conza, auteur d'ouvrages d'une théologie aventureuse, pour ne pas dire hérétique.
3. Gaspard Conlarini (1483-1542), élevé au cardinalat par Paul III en 1335, est auteur de nombreux traités de politique, de philosophie et de thi^olo^ie.