LIVRE Vil
de Saint-Dominique : « M'en étant, dit-il, informé avec grand soin, j'ai trouvé que cette histoire est véritable. En effet il et très véritable que le fondement de l'impossibilité de l'état de pure nature a été renversé par un miracle divin avant que d'être établi lorsque cet enfant est sorti de la cuisse de son père n'étant ni juste ni pécheur, ou plutôt n'ayant ni sagesse ni sainteté, ni rectitude; cet enfant mâle vint au mondeétantignorant, faible, misérable, morteletnéanmoins il n'était pas juste, quoiqu'il n'eût point de péché originel, selon le livre 10"'^ de la Somme contre les Gentils, chapitres 19 et 20, saint Anselme dans le livre de la Conception de la Vierge, chapitre 11, qui sont suivis par saint Thomas, 1, 2, 7, 8, article 4. Cajelan, Médina, Curiel, Montesono, Silvius et tous les autres théologiens. 11 est donc vrai qu'un petit enfant des environs d'Ypres est sorti de la cuisse de son père n'étant ni juste, ni injuste, deux cents ans avant que l'évêque d'Ypres établît son nouvel Augustin sur l'impossibilité de l'état de pure nature. Quel monstre! quel miracle! quel prodige! Samuel Marest n'en croit rien avec ses jansénistes. Qu'ils croient du moins qu'il n'y a point de janséniste parmi les docteurs de Douai depuis le premier jusqu'au dernier, puisqu'il n'y en a aucun d'eux qui ne rapporte, n'approuve ou ne confirme cette histoire, ou comme vraie, ou comme probable, ou comme possible, et qui n'emploie la vérité de ce fait pour renverser entièrement le fondement du synode de Dordrecht et des jansénistes qui on sont les sectateurs. »
Cette histoire est trop belle et trop agréable pour n'être point rapportée ici dans toute son étendue avec les sages, judicieuses, solides et charitables réflexions de l'illustre Valentin Randour et de ses confrères. Mais c'est une chose assez étonnante que la naissance de cet enfant, né de la cuisse de son père, et qui n'eut jamais d'exemple, non pas môme dans la fable de Bacchustiré de la cuisse de Jupiter, puisque les poètes lui donnent Sémélé pour mère, ait fait si peu de bruit dans tout le reste du monde. 11 fallait que le curé de ce village fût peu éclairé et n'entendît pas le latin pour lui avoir donné le baptême en la manière qu'il se pratique dans l'église, où l'on use d'exorcismes pour
1652, soutint à Rome les intérêts de sa congrégation, puis enseigna la théologie à Douai et devint prieur du couvent de Saint-Omer.
faire sortir le démon de l'âme des enfants qu"il possède par le péché originel, puisque cet enfant ne l'avait point contracté.
La chose eût été curieuse de savoir le reste de l'histoire de cet enfant « cuisse-nay », qui était le nom que nos vieux poètes donnaient à Bacchus; comment il partagea la succession de son père; si la femme Louis Roussel le reconnut pour son fils; s'il se maria et si dans le contrat de son mariage il fut appelé fils de Louis et d'Elisabeth. Car de s'en tenir simplement au témoignage d'une tombe et d'une fondation, sans pousser la chose plus loin, c'est être un peu trop crédule, et quoique l'on dise que Rosweyde, Colvener et Loth n'ont point été assez scrupuleux pour en douter et que Randour estime qu'il n'y a que Des Marets et ceux qu'il nomme jansénistes qui puissent rejeter cette histoire, on est sûr qu'il se trouvera peu de molinistes, ni à Paris ni ailleurs, qui voulussent la prendre pour une monnaie de bon aloi. Certes ce n'est pas honorer notre religion, que de répondre en cette manière à des mioistres calvinistes, et ce conte ridicule, débité avec une confiance et une aigreur insupportables, n'est propre qu'à tourner en ridicule ces docteurs de Douai qui l'ont employé pour décider une aussi grande question qu'est celle de la possibilité de l'état de pure nature.