LIVRE VII
de Saint-Roch ne put s'empêcher d'avouer à M. de Sainte- Beuve que la mère de M'"" de Chavigny et toute sa famille lui faisaient les dernières instances pour l'engager à signer le troisième certificat.
Le 20, M, de Saint-Roch ayant écrit à M. de Sainte-Beuve pour lui demander une entrevue avec M. de Saint-Paul malade, qui ne s'accommodait point des deux premiers certificats, ce professeur de Sorbonne lui répondit par une lettre qu'il se rendrait au lieu de l'assignation, mais qu'il n'attendait pas grand fruit de cgtte entrevue, puisque, ainsi qu'il avait appris de lui, on consultait des avocats pour une affaire de conscience; qu'il ne voyait que deux voies pour sortir de cette affaire, dont l'une était de s'en tenir au premier jugement qu'ils avaient rendu, l'autre de l'expliquer, s'il était nécessaire, en termes plus forts et plus clairs; et que puisque M. de Saint-Paul n'approuvait pas le formulaire qu'en avait dressé M. de Saint-Roch, avec de très grands tempéraments, il n'espérait pas grande utilité de leur conférence.
M. de Saint-Roch vraisemblablement fit voir cette réponse à M. de Saint-Paul et à M"'« de Chavigny et à son conseil. Quoi qu'il en soit, ils se contentèrent de la signature de ces deux curés, et n'appelèrent ni ne pressèrent plus davantage M. de Sainte-Beuve
Le 21, Mme du Plessis-Guénégaud ayant porté le certificat à Port- Royal pour faire en sorte que M. de Sainte-Beuve le signât, on le trouva si ridicule que les personnes qui en eurent communication arrêtèrent que l'on verrait M. de Sainte-Beuve pour l'afTermir, s'il était besoin, dans la résolution de ne le point signer.
Le 23, M"»« de Chavigny, ayant prié M. de Bagnols de la venir voir, lui fît de grandes instances pour l'engager à faire signer le troisième certificat par M. de Sainte-Beuve. Il lui répondit qu'il l'avait disposé d'en signer un^ tel qu'elle le pouvait désirer pour sa décharge à l'égard de ses enfants, et que c'était la seule chose qu'elle lui avait demandée et de laquelle il avait besoin; mais que pour changer et diminuer en façon quelconque les avantages qui étaient acquis par le premier jugement des docteurs à la conduite de cette afTaire, et pour altérer la vérité du résultat de ce jugement, c'était une chose qui lui était tout à fait impossible. Cette dame dit
que, puisque les deux docteurs curés Tavaient signé, elle ne savait pas pourquoi il voulait être plus exact. M. de Bagnols lui répondit qu'ils avaient chacun leur lumière, et qu'il était impossible d'engager M. de Sainte-Beuve par l'autorité de ces messieurs de suivre un déguisement affecté, et de souscrire une attestation peu sincère et peu conforme à la vérité de leur résultat. Cette veuve dit qu'elle ne lui ferait nulle violence pour le signer et se contenterait de la signature des deux autres. 11 lui fut répondu que si elle en était satisfaite, on n'avait rien à dire; mais seulement à prier Dieu qu'il lui donnât les lumières nécessaires pour se conduire dans cette affaire selon son esprit, et non point selon l'industrie et les pensées des hommes.
Non seulement elle ne témoigna point être blessée de ce discours; mais elle voulut même persuader à M. de Bagnols qu'elle le considérait comme son ami, et qu'en cette qualité elle avait à lui demander son avis sur la distribution qu'elle devait faire des cent mille livres, lui faisant entendre que ces deux curés lui en avaient donné toute liberté, et qu'elle entrait dans le neuvième mois de sa grossesse; qu'elle avait accoutumé dans ce terme d'être fort malade, qu'elle commençait à se ressentir de ses infirmités ordinaires, qu'elle craignait même d'y mourir, et que dans cette vue, elle voulait achever cette affaire importante à la décharge de sa conscience^ de crainte que si elle était imparfaite avant sa mort, elle ne s'achevât jamais, ainsi qu'elle avait lieu de croire, connaissant l'humeur des personnes qui lui devaient survivre.
M. de Bagnols lui témoigna qu'il se sentait obligé de la confiance qu'elle voulait prendre en lui, qu'il était incapable de la jamais tromper et d'avoir aucune complaisance basse pour elle, et qu'ainsi il lui déclarait que la crainte qu'elle avait de laisser cette affaire imparfaite était bien fondée; mais qu'il était obligé de lui dire qu'un paiement de cent mille livres ne l'acquittait pas devant Dieu de ce qu'elle devait pour satisfaire à la volonté de son mari. Elle eut peine à supporter ces paroles; et M. de Bagnols, la voyant peu disposée à souffrir qu'il lui en dît davantage sur le même ton, se contenta de lui dire quil n'avait pas d'avis particulier à lui donner sur cette distribution, parce qu'il se souvenait que s'étant trouvé chez M. de Saint-Paul
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à la dernière visite que M. Singlin lui rendit, il entendit dire à M. Singlin qu'il avait déchargé sa conscience sur celle de ces docteurs, et n'avait plus de part à prendre dans cette affaire que celle qu'ils lui donneraient, de sorte, que s'ils retenaient cet argent, M. Singlin ne s'en plaindrait jamais; mais que, s'ils le lui donnaient, il ne rendrait jamais aucun compte qu'à Dieu de la distribution qu'il en ferait; et qu'il était obligé en ce cas- là de la faire selon la volonté étroite de M. de Chavigny, de laquelle il ne lui avait laissé aucune liberté de se départir. Il est bien vrai, ajoutait M. Singlin, que si la somme entière de neuf cent et tant de mille livres était à distribuer, il y aurait moyen de considérer des charités publiques et particulières pour raison desquelles il eût été ravi de prendre les avis de M. le curé de Saint-Paul; mais dans une aussi petite somme qu'était celle de cent mille livres, il n'avait quasi point de liberté ; qu'il avait jugé de ce discours de M. Singlin qu'il y avait des particuliers intéressés dans cette distribution, et peut-être plus d'obligation de payer une dette que de faire une aumône; qu'ainsi M"'" de Chavigny n'avait, à son sens, que deux partis à prendre ; ou celui de distribuer cette somme comme elle voudrait, l'assurant encore tout de nouveau que M. Singlin ne lui en demanderait jamais un denier, ou de la donner à M. Singlin sans attendre qu'il lui en rendit aucun compte.
Elle fut alarmée de lanouvelleconnaissanceque lui donna M. de Bagnols,et dit que, si M. Singlin lui voulait découvrirle secret de cette affaire, elle consentirait qu'il reçût l'argent. M, de Bagnols lui répondit qu'il ne pensait pas qu'il le pût faire, parce que ce pouvait être un secret de confession qui est de sol incommunicable; et de plus, qu'il y pouvait avoir d'autres personnes intéressées que M, de Chavigny, et que si cela était ainsi elle n'en pouvait jamais rien savoir. Elle s'inquiéta fort de ce qu'on ne lui voulait point donner d'avis agréable, et fit même quelques reproches de ce qu'on avait voulu ruiner treize enfants. M. de Bagnols lui répondit qu'il avait voulu seconder les intentions trèspieuseset très justes de son mari, et éviter la malédiction de Dieu que la détention d'un bien mal acquis pouvait attirer sur treize enfants, et qu'au surplus, on n'avait rien à lui dire qui lui pût être plus agréable, parce qu'on ne pouvait pas l'écarter de la
vérité. M. de Bagnols la laissa dans l'inquiétude qu'elle faisait paraître.
Cette peine ne fut néanmoins qu'un trouble de peu de durée. Car M""» du Plessis-Guénégaud ne fit pas d'impression sur son esprit par le billet qu'elle lui écrivit le 13 décembre en ces termes:
« J'ai rendu compte aux personnes de votre résolution. A quoi ils m'ont répondu, que, quant à ce qui les regarde, ils n'ont rien à dire; mais qu'ils vous supplient seulement de vous souvenir qu'ils ont fait tout ce qui a pu dépendre d'eux pour l'exécution de la volonté de M. de Chavigny, et qu'ainsi, ils sont bien aises qu'en étant déchargés devant Dieu, ils n'aient point à se justifier devant les hommes de la distribution de cet argent. »
Il y avait eu des temps où un billet écrit de ce style aurait causé quelque agitation dans l'àme de M'ne de Chavigny; mais elle le reçut avec une tranquillité merveilleuse et lui répondit ainsi :
« Je vous rends mille grâces de vous donner tant de peines, que j'espère qui finiront demain avec les miennes pour cette affaire, allant faire travailler mes docteurs à l'emploi de l'argent duquel je me décharge tout à fait sur eux, ne désirant rien que d'en sortir, et que ce qu'on a résolu soit exécuté avec toute la circonspection qui se peut. »
jVjme ju piessis fut un peu surprise d'une résolution si ferme après tant de longues et pénibles consultations; et elle en donna avis le 10 du même mois à M. d'Andilly par ces deux lignes.
« Je vous envoie la réponse de M"'» de Chavigny ; le billet que nous lui avons écrit ne la met pas beaucoup en peine, comme vous le verrez par le sien. »
Voilà la relation que M. de Bagnols a dressée lui-même, et dont il a fait comme une espèce de journal. Elle ne va pas plus avant ; mais on en voit assez dans la simple exposition de ces faits si importants, pour faire voir à toute la postérité que ceux qui ont pris occasion de cette affaire pour calomnier la conduite de Port-Koyal ne devaient avoir que du respect pour les personnes de cette maison qui y ont eu quelque part, puisqu'on ne leur peut reprocher qu'une fidélité inébranlable pour conserver le plus grand et le plus sacré de tous les secrets, une sagesse très