‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 57 sur 522 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

pour le faire tenir à M. de Saint-Cyran; et comme M. d'Andilly, en l'envoyant à cet abbé, lui manda qu'il estimait à propos qu'il en vînt remercier Son Éminence, il se rendit pour cet effet à Fontainebleau où la cour était alors, et le même M. d'Andilly étant allé à Courances » pour y trouver M. le cardinal de Richelieu, il lui fît en sa présence les plus grandes caresses qu'il lui eût jamais vu faire à personne.

On sait aussi que quand la réfutation de la Somme de Garasse* fut mise en lumière, il fut tellement touché de la beauté et de l'éloquence de l'épitre dédicatoire qui lui était adressée, qu'il lui témoigna qu'il eût voulu pour dix mille écus en pouvoir connaître l'auteur. Aussi savait-il par expérience quelle était la capacité de cet abbé pour servir le roi et sa patrie par les grands talents que Dieu lui avait donnés, et qu'il n'avait pas moins de lumières ni moins de vigueur d'esprit pour parler des affaires politiques que des questions de théologie; car un jésuite allemand ayant fait un discours latin intitulé : Admonitio ad Regem, très injurieux à la personne du feu roi et à son royaume, M. de Saint-Cyran répondit par un autre discours qui portait pour titre : Admonitio ad Im-peratorem ; il le mit entre les mains de M. le procureur général Mole, qui en parla à M. d'Andilly comme d'un discours admirable, et lui dit que l'ayant fait voir à M. le cardinal de Richelieu, il en fit le même jugement, dit qu'il le fallait imprimer, et écrivit à l'instant à M. de Saint-Cyran pour lui témoigner le cas qu'il en faisait. Mais sur ce que le traité de Ratisbonne, qui se fit dans ce temps-là, fit juger à cet abbé que ce discours n'était plus nécessaire, toutes choses étant pacifiées, il le jeta dans le feu, quoique M. Mole ait dit depuis qu'il en avait retenu une copie.

Il n'avait pas été le seul qui avait eu des pensées de M. de Saint-Cyran, car la reine-mère Marie de Médicis l'avait nommé à l'évêché de Rayonne, ville de sa naissance, sur l'estime que lui en avait donnée M. de Rérulle, déjà mort en ce temps-là; et il fut évêque pendant vingt-quatre heures, la disgrâce de la reine étant arrivée dans ce moment. Car

1. Village de Seiae-et-Oise, arr. d'Étampes, canton de Milly.

2. François Garasse, jésuite (1585-1630). Ses principaux écrits sont: La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps... et la Somme de théologie,• tous deux lui attirèrent des réfutations et des censures. Il mourut à Poitiers en soignant les pestiférés de l'hôpital.

sans cela^ M. de Saint-Cyran se trouvait disposé pour cette fois à prendre cette nomination pour une vocation qui l'engageait, à cause de M. de Bérulle qu'il regardait comme un organe du Saint-Esprit.

Cetévêché ayant vaqué encore une fois, M. le cardinal de la Valette', qui avait aussi personnellement une fort grande estime de M. de Saint-Cyran et savait combien son amitié était étroite avec M. d'Andilly, s'adressa à cet ami qui était seul avec lui dans sa chambre ; il le pressa de lui dire tout franchement s'il croyait que M. de Saint-Cyran voulaitbien être évêque de Bayonne. Il fut très facile à M. d'Andilly de juger que M. le cardinal de Richelieu, qui se voulait acquérir M. de Saint-Cyran en lui donnant cet évêché, et n'ignorait pas son peu d'inclination à s'engager dans de telles dignités par l'appréhension d'un ministère si terrible, avait prié M. le cardinal de la Valette de sonder un de ses meilleurs amis sur cela, ne voulant pas s'exposer à un refus s'il se fût adressé immédiatement à lui-même. M. d'Andilly, qui regardait cette proposition comme un embarras, s'excusa d'abord d'y répondre ; mais comme il se vit pressé, il dit à M. le cardinal de la Valette que, puisqu'il lui commandait de dire son sentiment, il ne croyait pas que M. de Saint- Cyran fût en disposition d'accepter un évêché; sur quoi ce cardinal dit, en élevant fort sa voix : « Je m'en étais bien douté. » Et l'affaire en demeura là ; ce qui piqua sans doute très vivement M. le cardinal de Richelieu, de l'humeur dont il était. Aussi M. de Saint-Cyran, parlant de ceci à la Mère Angélique, lui dit que la voie étroite l'avait obligé à épouser une prison plutôt qu'un évêché, parce qu'il pouvait bien juger en ce temps-là que le refus de l'un le conduirait nécessairement à l'autre sous un gouvernement où on ne voulait que des esclaves.

Après tant de témoignages d'estime, il n'est pas malaisé de juger qu'un si grand politique qu'était le cardinal de Richelieu, et que passionnait si fort la dissolution du mariage de Monsieur, par des intérêts personnels aussi bien que par des considérations d'Etat, avait de puissantes raisons pour vouloir avoir de lui un suffrage favorable ; mais

1. Louis de Nogaret de la Valette d'Épernoa (1393-1639), archevêque de Toulouse ea 1614, fut créé cardinal par Paul V en 1621.

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