‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 69 sur 522 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Dès l'année 1636, on l'avait menacé de tant d'endroits d'une information de sa doctrine, qu'il avait attendu de pied ferme cette persécution, et avait même quitté pour cela le dessein de faire un voyage en son abbaye, après que les Espagnols eurent passé la rivière; néanmoins, ce bruit se trouva réduit pour lors à des menaces seulement, et il jouit encore près de deux ans d'une liberté dont il ne voulait user que pour le service de l'Église. Mais le P. Claude Séguenot, de la congrégation de l'Oratoire, ayant publié en l'an 1638 une traduction française du livre de la Sainte Virginité, composé autrefois contre l'hérésiarque Jovinien, avec des remarques qui auraient pu être écrites plus exactement et d'une manière moins choquante, on voulut y envelopper M. de Saint-Gyran, comme s'il avait eu part à la composition de cet ouvrage, et qu'il y eût en cela de la cabale et de la conspiration.

Cependant il n'y avait rien de si faux, car quoique le P. Séguenot, qui est un homme de piété aussi bien que de doctrine, eût autrefois fréquenté le monastère de Port- Royal, aussi bien que le P. de Condren, général de l'Oratoire, néanmoins, depuis que les religieuses de cette maison avaient goûté la conduite de M. de Saint-Cyran, que M. l'évêque de Langres leur avait donné, elles avaient assez reconnu combien la multitude des directeurs est préjudiciable aux personnes de leur profession; et s'appliquant plus que jamais au silence et à la retraite, elles avaient renoncé aux communications qu'elles avaient eues autrefois avec les personnes du dehors.

Mais il y a des rencontres où les soupçons et les simples conjectures sont des preuves incontestables à ceux qui n'ont en vue que de pousser à bout ceux dont ils ne peuvent souffrir ni la doctrine ni la piété; et quand ils sont assez heureux dans leurs intrigues pour y intéresser lespuissances Lsouveraines et les ministres, il est presque impossible de l'en être point accablé.

La manière dont le P. Séguenot avait parlé dans ses remarques des vœux et des conseils évangéliques soulevait contre lui tous les ordres religieux qui se piquent du point d'honneur sur ces matières, et qui, après avoir attaqué impunément Tordre hiérarchique par un très grand nombre d'écrits, voulaient encore se rendre terribles en flétrissant

d'une condamnation publique ceux qui avaient la hardiesse de s'écarter de leurs sentiments, et il est certain que l'auteur de ces remarques s'était expliqué trop durement en quelques endroits, et que ses expressions n'étaient pas tout à fait hors d'atteinte.

Mais ce qu'il avait dit de la contrition et contre l'attrition des scholastiques modernes blessa des personnes d'une plus haute considération que les jésuites et les réguliers. M. le cardinal de Richelieu, ayant enseigné cette doctrine commune de la suffisance de l'attrition excitée par la seule crainte des peines dans le sacrement de pénitence, ne put souffrir une contradiction si publique de ses sentiments dans un livre imprimé avec privilège du roi. Il voulait que le rang qu'il tenait dans le royaume lui donnât l'autorité de prescrire des lois sur le fait de la doctrine aussi bien que pour le gouvernement de l'État; et le cours qu'avait eu par toute la France le catéchisme qu'il avait dressé pour son diocèse, étant évéque de Luçon, lui paraissait un avantage trop considérable pour pouvoir être traversé par des théologiens. Ce n'est pas que, quelque habile qu'il fût, il ne se trompât quelquefois comme les autres, car, dans un autre de ses ouvrages, composé dans le temps de son épiscopat pour répondre à quelques ministres, il avait pris les paroles de saint Augustin d'une manière insoutenable, traduisant en notre langue « Terentianus Maurus » [le] Maure de Térence, comme si un ancien grammairien eût été l'une des comédies d'un poète latin, ainsi que M. Balzac, qui lui a donné tant d'encens pendant sa vie, lui a reproché agréablement après sa mort*. Mais il faisait de ce dogme de l'attrition un des principes capitaux de son éminente théologie, et c'était un crime de religion et d'Etat de résister en cela à son inclination. De plus, ceux qui ont connu familièrement ce cardinal, savent qu'il avait quelquefois de si grands remords de conscience, et de si effroyables appréhensions d'être damné, que pour apaiser cette cruelle inquiétude il était souvent obligé de faire appeler M. Lescot pour le rassurer; et comme cela lui arrivait souvent et troublait son repos, ne se contentant pas de la vive voix de ce bon confesseur, il exigea de lui un écrit par lequel il

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