LIVRE I
Dieu ; mais par les règles de l'Évangile et les obligations du baptême. Les ecclésiastiques y sont instruits de réminence de leur état, de la sainteté de leur ministère, des préparations que demandent d'eux de si importantes fonctions, des règles qu'il faut garder dans la conduite des âmes, de la prudence qui est nécessaire pour tempérer la sévérité des canons, sans que la condescendance dont on use envers les âmes dégénère en relâchement. Les vierges chrétiennes et religieuses y peuvent puiser comme dans une source très pure les maximes de leur vocation sainte, et les vertus que demande d'elles la sublimité de leur état, pour en remplir tous les devoirs. Les pères et mères de qui Dieu s'est servi pour mettre des enfants au monde y lisent l'obligation qu'ils ont de leur procurer une éducation chrétienne. Les personnes affligées y trouvent une consolation solide par la manière dont il relève le mérite des croix et des souflrances. Les riches y trouvent d'excellentes leçons pour le bon usage qu'ils doivent faire des biens que Dieu leur a donnés, et ils y apprennent le moyen de se sanctifier parla distribution des aumônes; les pauvres y sont animés à la patience et au mépris des richesses périssables et passagères; tous les chrétiens, de quelque condition qu'ils soient, y sont portés à la retraite, pour le moins à celle qui est intérieure, afin de conserver ou de réparer la grâce par l'éloignement de l'esprit du monde. Enfin on peut dire, sans exagération, que ce recueil contient autant ou plus de vérités importantes pour la conduite spirituelle que l'on en peut trouver nulle part ailleurs depuis saint Bernard.
Aussi est-ce le fruit, non seulement de plus de trente années, que M. de Saint-Cyran avait employées avec une assiduité infatigable à l'étude de tous les auteurs ecclésiastiques mais aussi de ses longues et continuelles réflexions, et que Dieu lui communiquait ses lumières avec d'autant plus de plénitude qu'il s'en était rendu plus digne par ses souffrances, en les recevant de sa main avec paix et joie.
Les Minimes du bois de Vincennes, qui entendaient ses confessions, étaient surpris de la pureté de sa conscience, de la modération de son esprit et de sa parfaite soumission aux ordres de la divine Providence; les chanoines de cette sainte chapelle, qui y étaient témoins de l'assiduité et de la ferveur de ses prières, ne pouvaient s'empêcher d'«n faire
paraître en toutes rencontres leur admiration; les gardes mêmes étaient extraordinairement édifiés de lui voir faire du bien à ceux qui affectaient de lui faire tous les maux imaginables, comme il parut particulièrement en la personne du lieutenant du château. C'est de sa prison qu'il envoyait des hommes et des filles dans des solitudes et dans des cloîtres, après leur avoir fait concevoir le désir d'une véritable conversion; c'est de ce lieu de captivité qu'il répandait sur les pauvres et les misérables des aumônes qui surpassaient son pouvoir, et dont il trouvait plutôt le fonds dans sa charité, qui était inépuisable, que dans les biens temporels qu'il possédait; c'est au milieu de ses liens qu'il procurait à de jeunes enfants des conditions dans des familles chrétiennes, où ils étaient en état d'être élevés dans la crainte de Dieu et de faire leur salut. Enfin au lieu que la prison est un lieu d'inutilité, de chagrin et d'impatience pour la plupart de ceux que l'on y renferme, celle de M. de Saint-Cyran lui était une illustre et sainte carrière, dans laquelle il tâchait d'achever sa course par de continuels exercices de piété, pour se rendre digne du prix que J.-C. distribue à ceux qui ont l'avantage, non seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui.
Le général Jean de Werth' et le marquis d'Enkenford, allemands, qui étaient alors prisonniers de guerre au bois de Viucennes, étaient surpris de l'éclat de sa vertu, et ne pouvaient regarder sans indignation le mauvais traitement qu'on lui faisait : « Quelles sortes de gens sont-ce ici, direntils tout haut, dans leur style de gens de guerre, qui tiennent leurs saints en prison! » Ils considéraient cette dureté comme capable de ternir l'honneur de la France, et l'un d'eux dit qu'il s'en plaindrait à Vienne, quand il y serait retourné, ce qui ayant été rapporté à M, Cospéan*, évêque de Lisieux, il ne put s'empêcher de le rapporter généreusement à M. le cardinal de Richelieu, et y ajouter en ces propres termes : '-< Us l'estiment comme un saint : Nam illum vident semper orantem. »
Mais la disposition du marquis d'Enkenford à l'égard de
1. Jean de Werth ou Weerdt (1594-1654). Fait prisonaier en 1637, il resta quatre an? en captivité à Viucenues.
2. Philippe Cospéan, ou mieux Cospeau, (1568-1646), évêque d'Aire, et ensuite de Nantes et de Lisieux.