CHAPITRE PREMIER
Publication de la cinquième Lettre provinciale*; l'auteur entre dans l'examen de la morale des Jésuites.
Les quatre premières Lettres provinciales avaient eu dans le monde un succès si surprenant et avaient été reçues avec tant d'avidité que les Jésuites avaient déjà ralenti une partie de leur joie et commençaient à reconnaître que la censure si irrégulière de la Lettre de M. Arnauld ne produirait pas tout l'effet qu'ils s'étaient imaginé. Mais quand ils virent paraître la cinquième Lettre, qui commençait à découvrir les mystères de leur morale relâchée et ce qu'il y avait de plus fin dans la politique (Je leur doctrine accommodante, ils furent touchés d'une sensible douleur, et commencèrent à craindre la plume de cet illustre inconnu qui, ayant pénétré dans toutes leurs subtilités, les rendait également ridicules et odieux à toute l'Église.
Nous avons vu les effets qu'avaient produits dans le public dès la fin de l'année 1643... *, et que trois ou quatre de leurs auteurs avaient sué inutilement pour réfuter par plusieurs
1. Il n'est pas question des quatre premières dans ces Mémoires, et ce silence est assez étrange ; il donnerait à penser qu'elles devaient être l'objet d'une étude particulière dont le manuscrit ne se sera pas retrouvé. Ce silence est d'autant plus regrettable qu'Hermant, docteur de SorboDue, avait pris énergiquement la défense d'ArnauId. On possède le brouillon de sa déclaration en latin. Voir tome II, page 709, note 1.
2. Il y a ici au ms. une omission signalée dès le xviie siècle par les personnes qui avaient revu et fait copier les Mémoires, notamment par la Mère Le Féron, religieuse de Port-Royal. Hermant fait allusion à l'effet produit par l'opuscule d'Arnauld intitulé Théologie morale des Jésuites, et aussi sans doute par quelques autres de même nature. V. cidessus, tomel", livre III, eh. v (page 226).
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volumes un écrit qui n'était qu'un simple extrait de leurs propositions renfermé en trente ou quarante pages. Les Pères Pinthereau, Caussin et Annat, qui avaient écrit des livres entiers, avaient tâché de couvrir de quelques emplâtres le corps gangrené de leur théologie morale, qui était tout couvert d'ulcères et percé depuis la tête jusqu'aux pieds d'une infinité de plaies ; et ils étaient persuadés que l'on n'y pouvait appliquer le fer et la sonde sans donner des coups mortels à leur réputation. Mais ils ne connaissaient point encore la main d'un adversaire si redoutable, et il leur était presqu'aussi difficile de s'en venger que de lui répondre.
Il n'y avait rien de plus agréable que la méthode de cet auteur qui, pour exciter l'indignation publique contre la morale de ces Pères, commençait à l'expliquer dans cette cinquième lettre, et continua cette matière dans les cinq suivantes par le récit de quelques entretiens qu'il avait eus avec un de leurs casuistes. Cela représentait une personne du monde qui se fait instruire, et qui apprenant des maximes tout à fait étranges s'en étonne, et n'osant pas néanmoins faire paraître l'horreur qu'elle en conçoit, les écoute avec toute la modération qu'on peut garder. Sur quoi ce Père le {sic) jugeant susceptible de ses principes, les lui découvre naïvement. Ce n'est pas qu'il ne le voie souvent surpris ; mais comme il croit que cet étonnement ne vient que de ce que ses maximes lui sont nouvelles, il ne laisse pas de continuer, et ne se met en peine que de le rassurer par les meilleures raisons dont leurs plus grands auteurs les ont appuyées. Par ce moyen, la vraisemblance qu'il est nécessaire de garder dans les dialogues est toujours observée dans ces six Lettres. Car ce Père [est*] un bon homme comme ils en ont plusieurs avec eux, qui haïrait la malice de sa compagnie s'il en avait la connaissance, mais qui ne pense seulement pas à s'en défier, tant il est rempli de respect pour ses auteurs, dont il reçoit toutes les opinions comme saintes. Aussi il s'attache exactement à ne rien dire qui ne soit pris de leurs ouvrages, dont il cite tous les propres termes pour confirmer tout ce qu'il avance ; mais aussi se croyant assez
1. Ms. étant; si Ton conservait cette leçon, la phrase serait inachevée, du du moins il faudrait la rattacher à la phrase suivante.
fort quand il les a pour garants, il ne craint pas de publier ce qu'ils ont enseigné. Sur cette assurance, il expose toute leur morale comme la meilleure chose du monde et la plus facile pour sauver un grand nombre d'âmes, sans s'apercevoir que ce qu'ils ont donné comme une conduite chrétienne et prudente pour soutenir la faiblesse des fidèles n'est autre chose qu'un relâchement politique et flatteurpour s'accommoder aux passions déréglées des hommes. Voilà le caractère de ce Père ; et l'auteur, qui ne veut ni le choquer, ni consentir à sa doctrine, la reçoit avec une raillerie ambiguë qui découvrirait assez son esprit à une personne moins prévenue que ce casuiste, qui étant pleinement persuadé que cette morale est véritablement celle de l'Église, parce que c'est celle de sa société, s'imagine aisément qu'un autre le croit de même '.