CHAPITRE II
Oq menace MM. Feydeau et Marcan retirés à Melua.
Depuis que M. Amyot avait fait exclure delà communauté de M. Duhamel les prêtres qui y servaient la paroisse en son absence, MM. Feydeau et Marcan, docteurs en théologie, s'étaient retirés d'abord à la campagne, et ensuite dans la ville de Melun, où ils avaient trouvé de l'emploi chez les religieuses Ursulines. Ce ne fut pas sans s'exposer à la persécution des officiers de cette ville, qui n'ayant pas beaucoup de respect pour l'autorité de M. de Sens leur archevêque, et étant d'ailleurs prévenus contre ces deux docteurs par l'éclat que leur expulsion de Saint-Merry avait fait l'année précédente dans Paris, ne négligeaient point d'occasions de leur tendre des pièges et de les persécuter.
M. Marcan manda le 12 de janvier à M. Taignier que le maire de Melun étant allé voir le dimanche précédent M. Vaultier, licencié en théologie de la maison de Navarre, curé de Saint-Aspais^ ce pasteur lui avait ditqu'il était pressé par les lettres qu'il recevait de Paris de travailler à leur éloignement; qu'il en avait parlé dès le mois d'octobre précédent à la mère supérieure des Ursulines, mais quelques autres affaires publiques l'avaient diverti de celle-là; qu'après un si long délai, il ne pouvait plus se dispenser de répondre ; qu'il eût souhaité que la chose se fût faite par le moyen de M. l'archevêque ; que si néanmoins ce prélat ne la voulait point faire, il serait obligé d'avoir recours à d'autres moyens ; qu'il l'était venu voir afin de le prier de lui
1. Cette dernière phrase depuis : Quoique... a été barrée an ms. et les copistes ne l'out pas traoscritc.
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en écrire, et qu'en attendant que lui-même, maire de Melun, l'allât voir à Paris, ce qu'il espérait dans peu de temps, il suppliait ce curé de révoquer le pouvoir qu'il avait donné à ces deux docteurs.
M. Vaultier lui demandant quel sujet il pouvait avoir de faire contre eux des prières si pressantes, il lui répondit que c'était parce que M. Feydeau avait prêché le pur jansénisme dès le premier sermon qu'il avait fait à Melun le jour de Saint-Auguslin. Ce pasteur lui répliqua qu'il était persuadé du contraire, ayant lui-même été présent à ce sermon; que, pour réussir contre eux dans ces sortes de menaces, il fallait que ceux qui avaient assisté à leurs sermons y eussent remarqué quelque chose contre la pureté de la foi ou contre la sainteté de la morale chrétienne, afin d'en pouvoir dresser de bons et fidèles procès-verbaux, signés de ceux qui les avait ouïs avancer une mauvaise doctrine, ce qu'il ne croyait pas pouvoir réussir. Le maire de Melun répartit qu'il leur suffisait qu'ils eussent été condamnés par une sentence de M. l'official de Paris; et M. Vaultier lui ayant demandé s'il l'avait vue, cet officier de ville répondit que non, et son curé lui représenta que cela étant, il ne s'en pouvait donc pas servir; mais l'autre persistant toujours dans sa préoccupation lui dit que M. Amyot, dans sa requête contre eux, s'était offert de prouver qu'ils avaient prêché cinquante erreurs dans la chaire de Saint Merry. M. de Saint-Aspais lui demanda aussi si M. l'official avait prononcé sur cette accusation ; mais le maire prétendit que c'était lui curé qui devait s'en être informé par la lecture de cette sentence; et il ajouta que ces messieurs depuis leur sortie s'étant retirés chez les Pères de l'Oratoire, les ordres du roi les avaient obligés d'en sortir, et qu'un exempt des gardes y étant allé pour le leur porter, il ne les avait plus rencontrés. M. Vaultier voulut lui faire concevoir que tout cela était très faible, et que dans le temps qu'il marquait, ceux de qui il se plaignait n'avaient jamais quitté Melun tous deux ensemble. '
Voilà de quelle manière les Jésuites, appuyés du crédit de la cour, persécutaient dans les provinces aussi bien que dans Paris les plus vertueux ecclésiastiques. Madame la marquise de Sénecey, de laquelle ils disposaient absolument, les autorisait dans toutes leurs calomnies, et elle était si
publiquement déclarée contre les disciples de saint Augustin que le ridicule Loret lui en fit dans ce temps-là un grand éloge dans la Gazette burlesque qu'il envoya le 15 de ce mois à Madame la Princesse Palatine sous le nom de la Muse royale. Voici ses méchants vers :
La marquise de Sénecey, Dame excellente comme on sait, Est la capitale ennemie De secte que je n'aime mie.
La sage comtesse de Flaix, Si comtesse le fut jamais, Et qui si bien sa mère imite, Au précédent article écrite, De première dame d'honneur Fait la charge avecque splendeur'.
Il semblait que Dieu eût abandonné en ce temps-là plusieurs de ses serviteurs à la passion aveugle et à la haine irréconciliable de leurs ennemis qui les accablaient d'une infinité de calomnies; mais il leur faisait trouver leur force dans leur faiblesse même, quoique toute la société des Jésuites eût conspiré leur ruine.
On poursuivit vers le milieu de ce mois de janvier l'éclaircissement d'une petite histoire assez agréable, arrivée quelques années auparavant dans le diocèse d'Amiens^ et que l'on n'avait apprise à Paris que depuis fort peu de jours. Il y avait à la campagne une contestation entre le curé de la paroisse de Hérissart* et la dame du lieu, veuve de M. Montébine, qui refusait de payer la dîme à quelques réguliers auxquels elle était due en partie conjointement avec ce curé, et comme le curé la tenait tout entière à ferme, il la pressait par des raisons de conscience et même par des menaces d'excommunication de lui faire justice sur ce sujet; mais elle ne pouvait se résoudre à lui donner cette satisfaction. Un jour qu'ils disputaient ensemble sur cela en présence de M. de Caumesnil et de quelques gentilshommes du voisinage, elle lui avoua que
1. Tout ce passage, depuis Voilà de quelle manière est barré au ma. et ne figure pas aux copies.
2. Petite commune de l'arrondissement de Doullens (Somme), à ■ {uatre ou cinq lieues au nord d'Amiens.
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les discours qu'il lui avait autrefois tenus lui avaient causé quelque scrupule; mais que sa conscience jouissait d'un profond repos sur ce point depuis qu'elle avait consulté de plus habiles gens que lui pour s'en éclaircir, et qu'en ayant conféré sérieusement avec eux, ils lui avaient déclaré sans hésiter que les soins que feu monsieur son mari avait pris pendant sa vie, et qu'elle continuait de prendre elle-même, après sa mort, pour éviter les logements des gens de guerre, d'aller ou d'envoyer au devant d'eux, et de les traiter en son château, méritaient bien qu'elle se dispensât de payer la dîme. Le curé l'ayant pressée de lui dire quels gens lui avaient donné cette assurance, et si elle était persuadée qu'ils fussent plus savants que l'Église, qui oblige tous les paroissiens à payer la dîme à leur curé, la dame lui répondit que c'étaient les plus savants hommes du siècle, les Jésuites d'Amiens, chez qui elle avait été consulter le Père Perrières, procureur de la maison; et comme le curé de Hérissart lui demanda si ce Révérend Père avait bien voulu donner son avis par écrit, elle produisit son soulier, où le jésuite avait fait écrire par sa demoiselle suivante : Tota conscientia, qu'elle prononçait elle-même en cette manière comme cette fille les avait écrits au lieu de mettre Tuta conscientia; ainsi que le casuiste indulgent les avait prononcés. Une nouveauté si surprenante fit rire toute la compagnie qui n'avait jamais ouï dire que l'on écrivît des résolutions de cas de conscience sur des souliers.
M. le curé de Hérissart, n'ayant pas de satisfaction de sa paroissienne, alla lui-même aux Jésuites d'Amiens trouver celui qui flattait la cupidité de cette dame par une décision si mal fondée; et comme ce Père, à qui il ne disait la chose qu'en général, voulait d'abord feindre d'ignorer le fait; il lui dit qu'il s'agissait de la dame sur le soulier de laquelle il avait fait écrire; Tota conscientia, et qu'il avait dispensée du paiement de la dîme par la considération de ses bons offices pour la paroisse et de ceux que défunt son mari lui avait rendus. Le jésuite, ne pouvant s'en défendre après tant de circonstances, lui dit que cette dame l'avait surpris par une fausse exposition du fait, et lui promit de lui faire payer la dîme. Mais le curé ne se contentant point de sa parole, et protestantqu'il ne paierait pointa leurs Pères cette portion de dîme qui leur était due sur le fermage dont il avait le