LIVRE XVI
adressait à Sa Majesté, à la tète de l'ouvrage qu'il avait fait contre les disciples de saint Augustin. Elle était pleine d'injures sanglantes et tendait à inspirer à Sa Majesté des sentiments de colère et de vengeance fort éloignés de ses inclinations royales. H lui disait entre autres choses : « Abattez ces Myrmidons, et si votre voix royale ne les peut réunir avec nous, que votre puissance les sépare de nous. Si votre sceptre, que David appelle la règle, ne le dirige point, que votre main de justice les atterre. » Il disait encore : « Réprimez Taudace de ceux qui par une opiniâtreté obstinée, ou par une jalousie excessive, ou par une curiosité criminelle, remplissent la France de lettres et de livres qui sont des allumettes de séditions. »
El comme cela avait été lu dans une compagnie où plusieurs se souvenaient des écrits que M. de Saint-Germain avait faits autrefois pendant qu'il était en Flandre^ et qu'il faisait jeter dans les rues de Paris, dans les portes et les carrosses; on crut avoir raison de répondre à cette invective si mal fondée par ce vers de Juvénal :
Quis tulerit Gracchos de seditione querentes^?
M. Taignier avertit quelques jours après M. Du Tronchay de Martigny, conseiller de la Grand'Chambre, de la peine que se donnait ce vieillard son ami en travaillant à se flétrir par cet ouvrage, et de l'intérêt qu'il avait d'épargner sa honte en le supprimant. Cet avis, qui n'était pas moins judicieux que charitable, ne fut pas négligé par ce magistrat à qui ce docteur prit la liberté de le donner; et quoique M. de Saint-Germain de Mourgues conservât toujours la même animosité contre des théologiens très catholiques et des religieuses très vertueuses qui ne lui avaient fait aucun mal, il se trouva bien de n'avoir pas déshonoré ses cheveux blancs parla publication de ce libelle.
Cependant l'Assemblée du clergé se trouvait toujours partagée touchant l'affaire de M. de Beauvais avec son chapitre; et quoique le plus grand nombre des députés allât à opprimer son autorité avec une chaleur incroyable, néanmoins il ne manquait pas d'amis qui tâchaient de le
1. II y avait Ici d'autres citations du livre de cet abbé, elles ont été barrées.
garantir de cette insulte. Outre le soin qu'avait pris M. l'archevêque de Sens de ne pas souffrir que M. l'abbé Berthier se rendît maître de la lettre que la compagnie écrirait à ce prélat, et de la confier plutôt à M. l'abbé Thoreau, l'un des agents à qui l'abbé de Roquépine, l'autre agent, l'arracha ensuite pour en charger M. de Buzenval, frère de M. de Beauvais, M. de Châlons-sur-Marne, habile en négociations, en proposa une pour l'affaire de Beauvais, et tâcha d'y engager cet évêque, son confrère, qui soutenait seul en cette rencontre le poids d'une conspiration presque générale contre sa juridiction épiscopale.
Dès qu'il en eut fait ouverture, se promettant que M. Chaillou, doyen de Beauvais, l'agréerait, M. de Beauvais, à qui il donnait parole que M. Chaillou, doyen de son église, ne s'en éloignerait pas, se trouva entièrement disposé à lui donner toute la satisfaction qu'il pouvait désirer de lui, et lui écrivit en ces propres termes le 25 du même mois de janvier :
« Je ne saurais recevoir de propositions plus agréables que celles qui tendent à la paix. Je souhaite principalement de l'avoir avec Dieu, et je la dois aussi aux hommes. Mais j'ai peine à croire que ceux qui font ces propositions à l'Assemblée l'aient dans le fond du cœur comme ils le font paraître par leurs discours. Leurs actions y sont si contraires et si opposées qu'il faut avoir envie de se laisser surprendre pour avoir quelque créance en leurs paroles. S'ils veulent la paix avec moi, pourquoi l'aller publier à Paris et ne me la pas demander? Nous n'avons pas tant d'aigreur que nous ne nous voyions et ne nous parlions souvent, et si le doyen de mon chapitre, qui cabale tant dans l'Assemblée, m'avait dit de bon cœur, pour lui et pour ses confrères, qu'ils veulent cesser leur persécution contre moi et les miens, j'oublierais aussi de même les outrages et les emportements dont ils ont usé en mon endroit, et je leur ferais connaître que si j'en ai témoigné quelque ressentiment, c'a été par l'obligation que j'ai de maintenir la dignité et l'autorité de mon caractère, et non pas par passion ni par aucun mouvement de vengeance. Mais il n'est pas difficile de juger pourquoi on sème ces discours dans l'Assemblée; c'est pour m'y rendre odieux et donner de mauvaises impressions de ma conduite à ceux qui en sont