‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 169 sur 412 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

M. Amyot, qui avait fait chasser de sa paroisse M. Duhamel, son collègue, relégué à Langres et de là à Quimper-Corentin, trouvait sa satisfaction à le persécuter jusqu'au fond de la Basse-Bretagne en lui écrivant une lettre qui mérite bien de trouver ici sa place, puisqu'elle est fort propre pour faire voir de plus en plus le caractère de son esprit. Elle était du 25 de janvier et voici ce qu'elle contenait :

« Monsieur,

«J'ai cru qu'il fallait rompre notre silence pour de bonnes causes et bons sujets. Car quoique notre église de Saint- Merry n'ait rien perdu de la piété qu'elle avait lorsque vous y étiez présent, et qu'au contraire plusieurs bons ecclésiastiques et autres m'aient assuré que jamais elle ne fut plus fréquentée de ses paroissiens, et que moi-même j'en aie fait un pareil jugement^ si est-ce pourtant que quelques changements y sont arrivés assez fâcheux auxquels vous pouvez apporter les remèdes nécessaires; je les réduis à trois chefs.

Le premier est que les confrères du Saint-Sacrement se sont retirés des Assemblées que j'ai voulu continuer en votre absence, sous prétexte que je les ai voulu tenir hors de votre maison dans le lieu de la communion.

Le deuxième, que les dames de la charité pour les pauvres de la paroisse, qui sont de votre direction et de celle des prêtres de votre communauté, se sont aussi retirées des assemblées ordinaires que j'ai continuées en votre absence, sous prétexte que je les ai voulu tenir hors de votre maison, dans le lieu de la communion ; à cause que je n'ai pas voulu que votre vicaire y parlât, et fit les exhortations en ma présence ; et se sont tellement retirées qu'elles ne contribuent plus à la subsistance des pauvres, assistent peu à l'église, point aux prônes, vont aux Blancs- Manteaux à la messe, ou à Sainte-Catherine, où les prêtres interdits de notre paroisse les confessent, ce qui fait grand tort à leur piété et à votre réputation. Il semble qu'il est de votre sage conduite de les exhorter par celles que vous leur écrivez souvent à rendre assiduité à leur paroisse, aux services, prônes, assemblées pour les pauvres^ et à continuer la même assistance qu'elles faisaient aux pauvres lorsque vous y étiez présent, L'Apôtre, après avoir dit ces belles paroles ici aux Corinthiens : Fidelis servus per quem vocati estis in societa-

tem filii ejus Domini nostri Jesu Christi, les prie instamment que chiacun d'eux en dise autant, savoir : que nous sommes tous appelés à une même société de J.-C. ;afin qu'il n'y ait aucun schisme ou division parmi eux; ei non sint in vobis schismata; d'autant qu'aucuns disaient : Je suis du parti de Paul, et d'autres d'ApoUo; d'autres de celui de Pierre ; et moi, disait un autre, je suis du parti de J.-G. Mais de grâce, disait saint Paul, J.-C. est-Ù divisé? Paul a-t-il été crucifié pour vous, ou bien avez-vous été baptisés au nom de Paul? Ce qui est plus à remarquer en cette leçon^ c'est que saint Paul veut détacher les Corinthiens de l'affection qu'ils avaient pour lui, et les prie avec instance de dire tous unanimement qu'ils sont chrétiens, fidèles serviteurs de J.-C. afin d'être unis entre eux et qu'il n'y ait aucun schisme. Je vous supplie, Monsieur, de faire les mômes applications pour vous que fait saint Paul aux Corinthiens, afin qu'elles se détachent de votre affection pour n'avoir société qu'avec J.-C. et son Église. Nous avons l'exemple de notre grand patron, saint Merry, qui quitta son monastère pour chercher les déserts et pour fuir l'affection de ses religieux, d'où ils le tirèrent pour le faire leur supérieur; ce qui lui fil enfin quitter la province de Bourgogne pour se retirer dans une solitude près de Paris. Nous ne l'aurions pas aujourd'hui pour notre patron, s'il n'avait quitté Téglise d'Autun pour se retirer dans le lieu où est noire église de Saint-Merry, qui était lors une solitude. Nous avons l'exemple de notre Sauveur, qui s'enfuit sur les montagnes quand les peuples le voulaient publier pour leur roi.

Le troisième est que les ecclésiastiques de votre communauté ont été contraints de se retirer de notre maison à cause de leur mauvaise doctrine et conduite, par sentence d'interdiction de M. l'official de Paris. Je sais bien que vous ne l'ignorez pas; mais ce qui m'oblige de vous toucher ce point est que notre paroisse a besoin d'une communauté de prêtres. Vous savez bien qu'il n'y a aucun lieu pour la tenir que la maison que vous occupez à loyer, et qui appartient à l'œuvre, et qu'à présent elle est vide. Nous ne savons pas quand pourra être votre retour, que je désire ardemment, avec tout le succès qu'on peut souhaiter à un bon pasteur. J'ai cru que vous auriez assez de charité pour me

permettre d'y en tenir une. Voici les raisons qui vous y pourront induire :

Il est nécessaire d'avoir une communauté attenant l'église de Saint-Merry pour assister les paroissiens. Vous l'avez jugé si nécessaire que vous y eu avez entretenu une.

il n'y a point de lieu propre pour la tenir que votre maison; elle y est appropriée.

Vous n'avez pas moins de charité pour les paroissiens en votre absence qu'en votre présence.

Je désire vous décharger de quatre cents livres de loyer que vous payez pour la maison, et de toutes les réparations de la maison qui dépérit.

Je ne prétends point qu'on habite votre appartement; vous le reprendrez à votre retour.

Vous gouvernerez la communauté conjointement avec moi. Je prétends la composer d'ecclésiastiques de l'église qui vous sont connus.

Je prétends que nous vivions ensemblement comme frères.

Si vous y consentez, vous donnerez un témoignage à toute la paroisse de votre foi et charité. Vous faciliterez votre retour à Paris par ce moyen.

A votre retour je ne consentirai point que vous teniez aucune communauté.

J'ai pensée de la tenir annexée à ma qualité.

Je consentirai volontiers que vous la teniez conjointement avec moi, avec l'autorité et l'honneur qui vous est dû.

Vous me permettrez de dire ingénument que je ne souffrirai jamais des ecclésiastiques qui ont été interdits, ni autres de semblable créance.

Il me semble que ces raisons vous doivent porter à désirer et à procurer avec moi une communauté pour la charité que nous devons avoir pour nos paroissiens. J'ajoute à tout cela les instantes prières que je vous en fais, vous assurant que vous procurerez plus votre bien et celui de nos paroissiens que le mien.

J'espère cette faveur de vous, et que, par la bonté et la perspicacité de votre esprit, vous pénétrerez et considérerez le fond de ces raisons plus que la superficie. Vous me ferez s'il vous plaît réponse promptement; je vous puis

assurer que je ne cesse point de prier Dieu pour vous et pour ceux qui sont attachés à votre conduite, au saint sacrifice de la messe. Que si vous et moi sommes en bon état, moi pour prier, et vous pour recevoir l'effet de mes prières, j'espère que nous vous reverrons bientôt retourner avec une joie universelle. Saint Paul écrivant aux Corinthiens, leur disait : Puto quod spiritum Dei habeam. C'était une pensée bien humble pour cet apôtre. Que si je vous en dis autant de moi à l'égard de ce que je vous écris, j'ai peur qu'il n'y ait de la présomption en moi; toutefois c'est avec humilité que je soutiens que quand toutes nos pensées, paroles et actions tendent à la gloire de Dieu et à la sainteté, le Saint-Esprit en est l'auteur. Faites-moi réponse, s'il vous plaît, et vous ferez accroître en moi le désir que j'aide vous secourir et de vous voir comme étant, Monsieur, Votre très humble et affectionné confrère et serviteur,

E. Amyot.

Vous excuserez si je ne vous ai pas écrit de ma propre main. Je ne l'ai pu faire ; je me suis servi de celle de mon neveu, qui est la même chose que moi. »

Une lettre si pleine d'insultes ne servit qu'à exercer tout de nouveau la patience de M. Duhamel au milieu de son exil; et quoiqu'il n'y eût rien de si aisé que d'y répondre et de faire voir en combien de différentes manières elle choquait le bon sens, la justice et la charité; on conseilla néanmoins à ce docteur de ne pas prendre d'autre parti que celui d'un profond silence, de peur d'irriter encore davantage ce fier et impitoyable collègue, ridiculement enflé de l'heureux succès de ses intrigues.

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