‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 194 sur 412 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

tain qu'ils n'employèrent tout ce temps là qu'à raisonner sur l'obligalion qu'ils croyaient avoir de donner cet arrêt pour se rendre les Jésuites favorables, et les engager à les assister de leur crédit envers Sa Majesté dans les nécessités présentes. Il y eut même l'un des officiers du Parlement qui fut d'avis de donner arrêt de prise de corps contre quelques personnes qu'on disait entretenir des intelligences avec Port Royal, les accusant de tenir des assemblées dans un jardin, d'y pratiquer la pénitence publique, d'enseigner le jansénisme et le calvinisme, et de former des cabales contre l'Église sous prétexte de décrier la morale des Jésuites. Néanmoins cet avis ne fut pas suivi; on arrêta seulement que M. le premier président enverrait quérir les uns après les autres ceux dont on se plaignait, et leur ferait en particulier une sévère réprimande, ce qui même ne fut pas exécuté, par la crainte qu'il eut de commettre l'autorité du Parlement et l'honneur de sa magistrature avec des personnes qu'il connaissait ne manquer ni d'esprit ni de courage pour soutenir vigoureusement leur innocence.

Quoique cet arrêt eût été exécuté dès le 9 de février, sans connaissance de cause, et sans avoir ni lu ni examiné les Lettres dont il s'agissait, on fut longtemps sans le remettre au greffe, parce que ces magistrats ne furent pas longtemps sans s'en repentir et en changèrent les termes deux ou trois fois. On mandait de ce pays-là que M. le premier président d'Aix s'y était porté par la promesse que les Jésuites lui avaient faite d'écrire la vie de M""*^ sa mère, morte en réputation de grande vertu, et de procurer unévêché à son fils; et que M. le président de Gormis' s'y était engagé dans l'espérance de trouver par le moyen de ces Pères une puissante protection au conseil pour son frère, qui y plaidait un bénéfice contre un régalisle.

Cependant ces magistrats admiraient eux-mêmes les Lettres qu'ils condamnaient au feu, et la crainte qu'ils avaient d'en perdre le moindre exemplaire les porta à ne faire brûler qu'un almanach par l'exécuteur de la justice. Ceux du Parlement de Grenoble s'en moquèrent publiquement au lieu d'imiter l'exemple de leurs voisins. Les Jacobins de la même ville se trouvèrent offensés de ce que le Parle-

1. Sans doute Louis de Cormis de Beaurecueil, président à mortier au Parlement d'Aix (?-?), auteur des Tables des illustres provençaux. .

ment d'Aix les avait joints dans son arrêt avec les Jésuites^ comme ayant été offensés par l'auteur des Lettres Provinciales, et l'un d'entre eux, nommé le Père Pescheur^ en écrivit avec douleur à M. l'abbé de Valcroissant, le conjurant de poursuivre la réparation de cette injure par le moyen des évêques et des curés de Paris.

Le Parlement de Bordeaux improuva aussi la conduite de celui d'Aix, et deux mois après, M. de Pontac^ premier président de ce Parlement de Guienne, écrivant à M. d'Andilly, lui mandait que, lorsqu'il sut la première nouvelle de cet arrêt, il crut que c'était une pièce inventée et une raillerie de quelqu'esprit gaillaid qui n'aimait pas cette compagnie. Qu'en effet il ne pouvait pas comprendre la raison de cet arrêt, ni sur quel fondement ils pouvaient avoir eu la pensée de le donner.

Aussi pense-t-on* que dans le fond il est plus injurieux aux Jésuites mêmes qu'à l'auteur des Provinciales, car comme il ne faut avoir que des yeux pour voir qu'il leur a attribué ces erreurs après les avoir extraites fidèlement de leurs livres,, il est visible d'une part que le Parlement d'Aix avait eu horreur d'une si détestable doctrine, et il est certain de l'autre que cent arrêts de cette nature ne sont pas capables de convaincre de calomnie tout homme qui ne dit que la vérité, en alléguant des faits très évidents et très manifestes.

[Ce fut une faible consolation pour ce Parlement que la réfutation de quinze des Lettres provinciales par le P. Miraillet jésuite. Et on mandait que ces magistrats craignaient extrêmement que l'on publiât dans le monde qu'ils eussent donné leur arrêt pour s'être laissé éblouir par un factum qu'un autre de cette compagnie^, nommé le P. Chaulan, avait fait sur cette affaire. Car c'était une misérable pièce, et qui ne méritait que le mépris de toutes les personnes équitables, à cause de son extrême faiblesse ^]

1. Arnaud de Pontac, premier président au Parlement de Bordeaux en 1651, et lieutenant général de la marine en 1653, se démit de la l'e présidence en faveur du président d'Aulède, son gendre, et mourut en 1681.

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