‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 198 sur 412 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

qu'il était votre très humble serviteur, qu'il se recommandait à vos prières de tout son cœur, et qu'il eût bien désiré qu'on voulût vous prier d'écrire contre les hérétiques. Mais puisque j'étais là, et que le malade était en meilleur état, il me verrait avec affection, et serait bien aise de mè dire luimême ce qu'il voulait qu'on vous écrivit. Ces deux Révérends Pères eurent la bonté de me conduire en la chambre de cet homme de Dieu, que je trouvai dans le transport d'une dévotion admirable et qui lui est ordinaire. Après qu'il m'eut dit quelque chose de très grande édification, il ajouta : « Me voyant à l'extrémité et croyant aller paraître devantDieu, j'avais prié notre Révérend Père supérieur de vous aller voir, pour vous dire que sachant que vous êtes ami de M. Arnauld, je vous prie de lui écrire et de l'assurer que je meurs son très humble serviteur; que je me recommande à ses prières et saints sacrifices; que je prierai Dieu pour lui ; que je l'honore et l'estime de tout mon cœur parce qu'il a bien travaillé pour la gloire de Dieu et de l'Église, et que j'ai grand regret de le voir noircir du nom d'hérétique, parce que cela est cause que ses écrits ne font pas le fruit qu'ils devraient faire, le peuple n'étant pas bien informé de toutes choses. C'est pourquoi écrivez lui qu'il travaille au plus tôt à faire quelque ouvrage très fort contre les hérétiques, et qu'il le dédie au Saint-Père, afin de lui donner des preuves et des assurances de sa foi et de sa soumission et respect pour le Saint-Siège.

« Je n'ose ajouter rien de moi même aux paroles de ce saint homme; je vous représenterai seulement, Monsieur, que je crois que le Saint-Esprit parle par sa bouche, puisque très assurément il repose dans son cœur. Toutes les actions de sa vie l'ont fait assez connaître, puisqu'il a l'approbation non seulement de tous les gens de bien, mais même des plus libertins. Tout Orléans est témoin de son zèle, où il a servi avec tant de fruit depuis un si long temps, ayant plus de soixante et seize ans, La Sorbonne pourrait en dire bien des choses admirables, puisque dans le fort de son zèle, il a donné des marques de sa piété, de son grand mérite, de sa science et de sa vertu, étant docteur de celte célèbre maison. Mais l'Oratoire, qui a eu l'honneur de posséder un long temps un si précieux trésor, nous fera voir sans doute sa vie toute sainte. C'est pourquoi je finis, vous suppliant de

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croire que je m'acquitte avec joie de ma commission, m'estiraant heureux d'avoir un si glorieux emploi et d'être porteur de la parole d'un saint.

« Je suis Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur en J.-C.

« Frère Etienne Gemmaris, chartreux indigne,

« A la Chartreuse d'Orléans le 11 février 1657. »

M. Arnauld, qui ne lisait guère dans sa solitude que des impostures et des calomnies contre sa personne et sa doctrine^ reçut avec beaucoup de consolation et de joie un témoignage si authentique que lui rendait ce saint vieillard, et qui était comme le dernier parfum de son sacrifice ; et pour en témoigner sa gratitude au chartreux qui s'était icquitté de cette commission d'une manière si obligeante, 1 répondit à sa lettre le 23 février par celle qui suit :

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« Gloire à Jésus au très saint Sacrement.

« S'il y a quelque chose après Dieu qui me puisse consoler dans les persécutions que je souffre depuis treize ans pour avoir tâché de défendre la vérité selon les occasions et les forces qu'il lui a plu de me donner, c'est de voir que ceux qui sont à lui ne me croient pas tel que mes ennemis me publient. Car encore que nous ne devions regarder que Dieu dans les services que nous lui rendons, et que quelque estime que les hommes fassent de nous, le témoignage de notre conscience nous doit suffire^ surtout lorsqu'elle ne nous reproche point que nous ayons donné lieu par notre imprudence aux calomnies que l'on répand contre nous, néanmoins, comme nous nous devons toujours défier de nous-mêmes lorsque dans un grand décri suscité par des personnes puissantes il se trouve des gens de bien qui ne se laissent point aller aux préventions populaires, et qui, sans autre intérêt que celui de la vérité et de la justice, opposent leur jugement aux médisances publiques, il sembleque nous le pouvons considérer comme une marque du jugement de Dieu en notre faveur. C'est la pensée dans laquelle je me suis trouvé en recevant des témoignages si avantageux et si pleins de charité que sont ceux' que M. le théologal d'Orléans vous a prié de me rendre de sa part lorsqu'il se croyait sur le point d'aller à Dieu, et je vous avoue que

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cette approbation que J.-C. a inspirée à son serviteur de donner à ma foi et à ma conduite en un temps où rien de la terre ne le pouvait plus toucher, m'a donné une sensible consolation, et que j'ai béni beaucoup Dieu qui a voulu que je l'aie reçue lorsqu'une indisposition assez fâcheuse, m'empêchant de travailler, me donnait plus de loisir de penser à moi et de me recueillir en Notre Seigneur. J'ai reçu aussi avec respect le conseil qu'il me donne d'écrire contre les hérétiques. Mais comme c'est à Dieu de me donner assez de lumières pour un ouvrage si important, c'est aussi à lui à en faire naître l'occasion, et il semble que ce temps ici n'est guère propre pour cela. Car quelle autorité pourrais-je avoir pour ramènera l'Eglise ceux qui s'en sont séparés, lorsqu'on souffre que mes propres frères me traitent comme si moi-même je n'en étais plus. J'ai reconnu aussi par expérience que cela servirait peu pour détromper ceux que la médisance à prévenus contre moi, puisqu'après avoir travaillé à venger l'Église contre l'insolence et les impiétés de Labadie, et l'avoir en effet couvert d'une confusion qui l'a réduit au silence, ceux mêmes qui nous avaient engagés dans ce travail n'ont pas laissé de se servir de l'apostasie de ce misérable pour nous rendre suspects et odieux.

« C'est, mon Père, ce qui me persuade qu'il faut laisser faire Dieu, et en attendant qu'il lui plaise de dissiper les nuages dont il souffre que la vérité soit couverte, le servir avec toute la fidélité qui nous sera possible : Per infamiam et bonam famam, per gloriam et ignobilitatem.

<( J'ai beaucoup de joie de ce que Dieu a retiré M. le théologal de l'extrémité où il était; c'est un témoignage de l'amour de Notre Seigneur envers son Église lorsqu'il y conserve les gens de bien; comme c'est souvent une marque de sa colère lorsqu'il les retire à lui. Je ne sais s'il serait en état de se pouvoir faire lire quelques-unes des Lettres apologétiques que vous avez; je serais bien aise d'en avoir son jugement. J'ai trouvé aussi parmi mes papiers la copie d'une lettre que j'écrivis à M. de La Haye il y a quatre ou cinq mois dans une grande ouverture de cœur. Vous me ferez plaisir de la montrer. Je vous supplie de remercier dom Le Fèvre de la lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, et de l'assurer que ne voulant point

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séparer ce que Dieu a si fortement uni, je crois lui écrire en vous écrivant, étant à l'un et à l'autre tout ce que l'on peut être de cœur et d'affection*. »

Le temps d'écrire directement contre les hérétiques séparés de la communion de l'Église n'était pas encore venu pour M. Arnauld. Il en avait dès ce temps là un grand désir dans le cœur ; mais Dieu n'en devait faire naître l'occasion que sous le pontificat de Clément IX', de Clément X' et d'Innocent XI'*; et le ministre Claude, étant encore alors dans l'obscurité et dans les ténèbres, ne devait ressentir les rudes atteintes de sa plume que plus de dix ans après.

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