LIVRE XVI ni
bulle, qui devait rendre la paix à l'Église, y causa de nouveaux troubles en donnant occasion de pousser à bout des personnes très innocentes et très orthodoxes, qui se soumirent au dogme établi par le Saint Siège, et crurent en faire assez à l'égard du fait s'ils demeuraient dans le respect que mérite la dignité du Saint Siège apostolique.
Nous allons donc voir allumer un nouveau feu dans l'Église, et particulièrement en France, à l'occasion de cette bulle, dont l'éclaircissement produisit de part et d'autre beaucoup plus d'écrits qu'on n'en avait encore publié sur cette matière. Mais avant que d'entrer dans ce détail, nous remarquerons ici une particularité qui avait été longtemps ignorée, et qui fera voir de plus en plus les intrigues et la mauvaise foi des Jésuites.
On a donc appris de Flandre,, et le sieur Antoine Du Pont, bachelier en théologie de Louvain, en a donné son certificat par écrit le 4 avril de l'année 1654, que le Père Lupus ', célèbre professeur en théologie de la même Faculté, ayant eu un entrelien familier environ quatre ans auparavant avec le pape Alexandre VII, qui l'honorait de son amitié, il prit la liberté de lui demander pourquoi il avait condamné Jansénius; à quoi Sa Sainteté avait répondu qu'il n'avait rien prétendu en cela, sinon de renouveler la déclaration que ses prédécesseurs avaient faite contre les cinq propositions; que sur cela le Père Lupus lui avait réparti en ces termes: « Mes confrères et moi nous avons lu Jansénius, et nous n'avons pu y trouver nulle part ces propositions. » Que le pape, surpris de cette parole, avait retourné trois ou quatre pas en arrière dans l'étonnement qu'elle avait causé en son esprit, et frappant des mains avait assuré les avoir lues dans Jansénius en propres termes. Que le Pèie Lupus conclut de là, ou qu'il fallait que Sa Sainteté eût eu quelque autre édition de cet auteur que celle de Louvain, ou que l'exemplaire dans lequel il les avait vues eût été corrompu, et demanda s'il ne pourrait point en avoir la communication. Que le pape répliqua qu'il n'en savait rien, et que
1. Chrétien Lupus (1612-1681), de l'ordre de Saint-Augustin, exerça les premières charges de son ordre. On voit qu'il défendit Jansénius auprès d'Alexandre VII. Dans la suite, il obtint d'Innocent XI la permission d'enseigner publiquement à Louvain la doctrine de saint Augustin.
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ceux qui lui avaient apporté ce livre l'avaient remporté aussitôt. Que le Père Lupus l'avait prié de lui déclarer au moins quel sentiment il en avait eu dans le jugement qu'il avait prononcé contre Jansénius ; que le pape, élevant sa voix d'un ton plus haut, répéta ce qu'il avait déjà dit : qu'il n'avait point eu on cela d'autre intention que de confirmer la condamnation que les papes Urbain YIII et Innocent X en avaient faite, en faisant abstraction du sens de l'auteur, et assura n'avoir porté aucun jugement touchant le livre* de Jansénius. Que le Père Lupus avait pris la liberté de lui demander sur cela comment il était arrivé que la bulle porte une condamnation dans le sens* que l'auteur avait eu l'intention de soutenir; mais le pape, levant les épaules, avait dit que les adversaires de cet auteur avaient ajouté ces paroles dans la suite ; que la voie de Rome est longue; et s'était plaint de ce qu'il s'y commet une infinité de tromperies.
Ces particularités pourront paraître incroyables, parce que jusqu'ici on n'a encore rien publié de la sorte; mais le Père Lupus n'en donnera jamais le démenti, et il est assez connu à Rome pour y trouver toute la créance que peut avoir un bon religieux, un homme sage, et un théologien de mérite. On avouera du moins que cette circonstance nous étant connue elle n'a pas dû être supprimée dans une histoire où l'on fait profession de ne rien déguiser de la vérité.