‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 218 sur 412 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Lettre insolente d'un jésuite écrite au Père Senault, de l'Oratoire, sous le nom d'un paroissien de Saint-Gervais.

L'insolence des Jésuites était si grande en ce temps-là, qu'après avoir fait exclure de la Faculté de théologie de Paris tous les théologiens qui s'opposaient à leur morale relâchée, ils voulaient encore étouffer la voix des prédicateurs qui parlaient contre des abus si grossiers. Le Père Senault, de l'Oratoire, prêchait cette année le carême à Saint-Gervais, et s'échauffait plus qu'à l'ordinaire contre une doctrine si détestable. Un jésuite, ne pouvant souffrir qu'il se donnât cette liberté, emprunta le nom d'un paroissien de Saint-Gervais pour lui écrire cette lettre :

Mon Révérend Père,

Quoique je n'aie pas le bien de vous connaître que de nom et de vue, le respect de votre ordre ne laisse pas de

342 MÉMOIRES DE GODEFROT UERMANT

m'intéresser à la défense de votre réputation dans une conjoncture où l'on publie que vous l'avez toute risquée^ pour ne pas dire perdue, et ce, au même lieu ou vous l'aviez si hautement établie de même, jusqu'à ce dernier carême où la moisson que vous prétendiez avoir faite dans l'église où vous avez prêché n'a pas égalé le scandale que vous y avez causé; où dis-je, pour ne vous point flatter, [sauf] quelques malheureux restes de jansénisme qui palpite encore en quelques endroits obscurs de cette grande paroisse, tout ce qu'on y connaît de catholique et véritablement chrétien a trouvé beaucoup plus à désirer en votre conduite qu'à louer en votre zèle. Oui, mon Père, les gens de bien qui ne connaissent pas d'autre parti, parmi ceux qui nous déchirent^ que celui du Fils de Dieu dont vous portez le titre, ont été tout à fait étonnés et surpris, quand ils ont reconnu que cette éloquence, autrefois si sainte et triomphante, est devenue maintenant l'instrument fatal de la plus insigne calomnie qui ait jamais attaqué et noirci la vertu; que ces périodes si justes et si bien tournées ne se terminaient plus qu'en invectives ou satiriques ou criminelles; que vous confondiez journellement l'Évangile avec TAlcoran; que dans l'ardeur de votre bile échauffée, vous preniez à tout moment votre bonnet pour un turban; et qu'en un mot, tous vos sermons n'étaient remplis que de figures et de mouvements plus dignes d'éclater dans une tribune de Charenton que dans la chaire de SaintGervais, où ils disent, et en ont horreur, que parlant hors de propos de vos prétendus nouveaux casuistes, dont les illustres noms, aussi bien que ceux de leurs ordres, exigeaient de votre modestie plus de retenue et de vénération, et des nouveaux cas de conscience dont vous les faites auteurs, vous n'ayez pas fait scrupule, dans une déclamation si générale, ou plutôt dans une si publique diffamation de vos frères, de condamner de votre autorité privée des docteurs qui seront toujours vos maîtres, et qui ne peuvent jamais être soumis à votre censure, laquelle vous pouvez avoir appris depuis peu n'avoir pas été autorisée ni suivie par les sentiments ni par les arrêts de cet auguste Parlement de Provence, qui a jugé quinze ou vingt libelles, ouvrages de vos meilleurs amis, du même style [que] vos sermons^ dignes de périr dans un feu allumé de la main d'un bourreau,

Page 1