‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 219 sur 412 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

aussi bien que leur auteur anonyme s'il était sorti des ténèbres de son antre qui le recèle il y a longtemps. Ces messieurs ajoutent, mon Père, qu'ayant fait imprimer jadis l'usage des passions* pour les autres, vous avez oublié celui des vôtres en ces rencontres où vous n'en êtes point demeuré le maître, non plus que de votre jugement, dans ce livre qui vous a fait consacrer les prémices de cette excellente production à un grand cardinal, avec des éloges qui ont même fait rougir sa pudeur et sa pourpre, pour en réserver la dernière dédicace à J.-C, avec une prudence égale à celle qui vous a dicté vos frénétiques saillies contre des familles entières de religieux avec lesquels vous ne viendriez pas en lice, quelque bonne opinion que l'amour propre vous inspire de votre suffisance, et dont les ordres sont reçus et respectés dans l'Église avant qu'elle eût consenti à la naissance du vôtre. Enfin pour conclusion, mon Père, les plus désintéressés de vos auditeurs confessent que vous détruisez d'une main ce que vous bâtissez de l'autre; qu'en décriant ces fameux casuistes que vous n'oseriez attendre sur les bancs de la Sorbonne ou de leurs écoles, vous scandalisez vos frères et déshonorez votre ministère, et mille autres réflexions de cette nature'que je retranche pour finir, et pour vous épargner le déplaisir de les entendre, et à moi celui de les redire, quoiqu'avec les sentiments d'une pure charité, agitée toutefois de cette juste indignation que l'innocence outragée attire toujours des plus indifférents, vous protestantaprès tout, mon Père, de quelque façon que vous receviez cet avis, que je ne laisserai jamais [de parler] pour les choses qui concernent le salut de mon prochain et votre service, si vous agréez celui que vous rend et que vous offre en Notre Seigneur,

« Mon Révérend Père,

« Votre très humble, très obéissant et très affectionné serviteur K. D. paroissien de Saint-Gervais. »

La seule lecture de cette lettre suffit pour faire voir à tout le monde le peu de sens de son auteur. Car se souscrivant paroissien de Saint Gervais afin de ne pas passer pour jésuite, il se plaint de ceux qui les déchirent comme si

1. Senault a publié, entres autres ouvrages, uu traité intitulé : De l'usage des passions.

ce grand éclat que l'affaire des casuistes corrompus faisait alors dans le monde eût été contre les paroissiens de Saint- Gervais, et qu'on les accusât publiquement d'avoir falsifié toutes les maximes de l'Évangile ; aussi le Père Senault lui fit justice en ne répondant à cette lettre envenimée ni de vive voix ni par écrit ; et il prêcha le dimanche suivant avec plus de force et de vigueur que jamais contre le relâchement de leur morale. Et certainement le Père Senault n'était pas le seul qui la comparait à l'Âlcoran. Car les curés d'Amiens ayant présenté une requête à M. leur évêque le 5me jour de ce mois d'avril pour en demander la condamnation, et M. d'Amiens en ayant envoyé l'examen à l'Assemblée générale du clergé, cet évêque reçut agréablement quelques jours après le compliment que lui fit M. Du Mesnil, curé de Saint-Martin, en le louant d'avoir dit généreusement dans Paris qu'il détestait la doctrine des Jésuites comme l'Alcoran; il lui répondit sans hésiter : <. Oui, je l'ai dit, et il est vrai, je la déteste de tout mon cœur comme l'Alcoran » (Lettre de M. Caron, avocat d'Amiens). Mais cette déclaration si expresse ne l'empêcha pas depuis ce tempslà d'être le protecteur de ceux dont on lui demandait la censure, et ceux qui voulaient faire condamner les écrits du Père Poignant ne prévoyaient pas que quelques erreurs que ce jésuite eût dictées, il deviendrait quelques années après le directeur de son évêque et le secret confident des mystères de sa conscience.

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