LIVRE XVI
avait tort d'avoir le premier attaqué M. de Sens, elle sortit de sa place et fut à celle de M. de Nîmes, où ayant parlé quelque temps à lui et aux autres prélats qui en étaient proches, il chercha M. de Sens, que l'on fut quérir dans la buvette. Étant entré, Son Eminence lui dit que M. de Nîmes ne pensait pas à l'offenser, et qu'il oubliât ce qui s'était passé, M. de Nîmes voulant être son serviteur. M. de Sens remercia Son Eminence et le pria de l'excuser s'il avait dit ou fait quelque chose qui lui eût pu donner sujet de lui dire ce qu'il lui avait dit. Cela fait, chacun témoigna en être fort aise, et on revint à parler de l'affaire,
Après avoir longtemps battu et rebattu d'un côté l'importance de ces articles et le besoin que la France avait qu'ils subsistassent, et de l'autre la conjoncture présente des affaires d'Italie, qui voulaient qu'on ne dît pas si franchement la vérité, on chercha des expédients. Dans cet entretemps qu'on se chamaillait, M. le cardinal dit que M. de Montauban lui avait promis de faire passer les choses avec douceur et sans blesser Rome; que cependant c'était lui qui avait aigri toutes choses. M. de Montauban n'entendit pas cela, car il parlait alors à quelqu'un qui était auprès de lui. On croit que cette parole de M. de Sens, que cet article qui porte que les évêques tiennent leur juridiction immédiatement de J.-C, était la seule barrière qu'on opposait à la puissance du pape sur la personne et le temporel de nos rois, fit hâter et prendre la résolution qu'on a prise, qui est. que les articles faits contre la doctrine de l'Anonyme et du Père Bagot demeureront dans les archives entre les mains des agents pour s'en servir en un autre temps; et que les livres du Père Bagot et de l'Anonyme seront défendus et supprimés comme contenant des propositions contraires à la hiérarchie et tendantes à troubler la paix de l'Église, ce qui sera notifié à tous nosseigneurs les prélats du royaume par une lettre circulaire qui sera envoyée au nom du clergé* Et afin que rien ne soit changé sur le procès-verbal, on dressa la délibération que Son Eminence parapha^ comme elle-même l'avait dictée dans l'avis de sa province de Bordeaux qu'elle choisit pour délibérer, et où étaient extraordinaires MM. de la Rochelle et d'Agen. Il était deux heures sonnées quand Son Eminence sortit, ayant demeuré six heures assise. »
356 MÉMOIRES DE GODEKRûI HERMANT
La vérité de celte relation, qui fut dressée en ce tempslà, peut être attestée par plusieurs prélats et par nombre de députés du second ordre qui vivent encore. On y voit l'impression d'une autorité dominante, la faiblesse et la prévarication de quantité d'évêques, la générosité de M. de Sens et de quelques autres prélats en petit nombre, et l'oppression visible de la liberté du clergé que l'ambition et l'avarice de M. de Marca et de quelques autres réduisait à se détruire par ses propres armes, pour joindre à l'impunité des Jésuites la gloire de s'être joués de la patience de l'Assemblée.
On y peut aussi remarquer ce qu'on peut attendre pour les affaires de la religion et pour l'ordre et la discipline de l'Église de ceux qui les font dépendre des considérations politiques et de la conjoncture des intérêts de l'État. Car le cardinal Mazarin, en attendant un temps plus propre pour cette délibération, la rendait absolument impossible, puisque s'il n'était point alors à propos d'en parler à cause des brouilleries que l'on avait avec le pape, il n'aurait pas manqué de dire, lorsque l'on se serait réconcilié avec lui, que ce serait une imprudence inexcusable de vouloir troubler la paix. Et pour ce qui regarde la paix générale de l'Europe, qu'il prétendait pouvoir être retardée par cette proposition, il fit bien voir lui-même dans la suite qu'en cela il considérait très peu le pape, ayant pour but de faire 'la paix sans la participation de Sa Sainteté. Mais il ne se souciait ni de la cause de l'Église, ni de l'honneur du clergé, ni des intérêts de la couronne, pourvu qu'il pût maintenir sa domination et se rendre de plus en plus nécessaire auprès de la reine-mère, en lui montrant que sa seule résistance était capable d'anéantir dans l'Assemblée des résolutions de plusieurs mois.
Voilà la pureté* de cette affaire, qui ne sera jamais bien reconnue par la lecture du procès verbal imprimé ; et afin que cette relation soit encore plus authentique, on la peut confirmer par un billet de M. l'abbé de Villars, qui était alors l'un des secrétaires de l'Assemblée, et qui est devenu depuis ce temps là archevêque de Vienne. On l'a transcrit sur l'original écrit de sa propre main, et il contenait en peu de mots ce qui suit :