LIVRE XVII
afin de les porter à se retirer volontairement, et dans l'esprit de la paix et de la charité chrétienne. Mais il fut fort surpris lorsqu'ils lui déclarèrent par la bouche du Père Hortaquin, irois (?) de nation, qu'ils n'abandonneraient pas ce poste qu'avec la vie, étant tous fort résolus, plutôt que de le quitter, d'y périr et d'y souffrir le martyre. Ce fut les propres termes dont il usa. Mais la suite fit assez voir qu'ils ne furent pas si braves dans l'exécution, qu'ils l'avaient promis par ces paroles si indignes de leur caractère.
M. le théologal d'Acqs, ayant horreur de cette réponse, leur représenta tout ce qu'il put pour les faire rentrer en euxmêmes, mais sans autre succès que d'être aussi mal satisfait de leur insolence et de leur opiniâtreté que content de la modération si louable qu'il avait trouvée dans ceux de Bayonne.
Cependant les Jésuites, qui n'appréhendaient rien tant que cette assemblée générale qu'ils considéraient avec raison comme la crise fatale d'une affaire dans laquelle ils s'étaient embarqués avec tant de chaleur, qu'ils avaient poursuivie avec tant d'opiniâtreté, et qu'ils ne pouvaient abandonner sans confusion et sans désespoir, n'oublièrent rien pour détourner ce coup par leurs intrigues et par leurs cabales dans Bayonne, et ils employèrent même un prédicateur de leurs confidents, qui n'eut point de honte de se rendre le ministre de leur passion, et de quitter son évangile pour parler en pleine chaire selon les instructions qu'il recevait d'eux. Mais par une juste punition de Dieu, ces prédications scandaleuses, au lieu de produire l'effet qu'il prétendait, firent une impression toute contraire dans les esprits et donnèrent une juste horreur de cette profanation de la parole de Dieu, qui devant être employée à instruire les peuples dans la piété, ne faisait au contraire que servir de prétexte pour fomenter une cabale si pernicieuse, et qui ne pouvait avoir pour suite que la ruine d'une des villes du monde dont la foi pour son Dieu est la plus pure, et la foi pour son roi la plus inviolable.
Comme le temps de l'assemblée du 21 de mars s'approchait, et qu'en s'approchant elle redoublait l'appréhension des Jésuites, il n'est pas possible de rapporter ici toutes les menées et toutes les intrigues dont ils se servaient pour tâcher de détourner cet orage prêt à fondre sur leur tête.
446 MÉMOIRES DE GOUliFHOl UERMANT
Mais il ne faut point chercher de plus grandes preuves de leur fureur que les agitations et les violences de leurs partisans qu'ils avaient inspirées. Car ils ne connaissaient plus ni pères^ ni frères, ni proches, ni amis, tant le venin dont ils étaient infectés leur avait fait oublier et les sentiments de la nature et les liens de la société civile, et les intérêts de leur patrie. Mais comme ils n'étaient pas plus de quarante lorsque ce jour si redoutable à leurs nouveaux apôtres fut arrivé, ce petit nombre se trouva si peu considérable dans une si grande multitude de suffrages que celle de cette assemblée générale, qu'on peut dire en quelque manière qu'il passa tout d'une voix que les précédentes délibérations sortiraient leur plein effet, que l'exécution en serait remise tant aux seigneurs magistrats qu'au conseil des Douze, et qu'ils y tiendraient la main incessamment, aussitôt que le temps accordé à la prière de M. l'évêque d'Acqs serait expiré.
Il est plus facile de s'imaginer la douleur de ces Pères que de la représenter; mais rien n'étant capable de leur faire quitter prise, et voyant qu'ils n'avaient quoi que ce soit à espérer du côté des habitants, ils eurent recours pour une seconde fois à la puissance du prince, et sous de fausses expositions firent venir une seconde lettre de cachet dont ils avaient fait eux-mêmes la minute dans leur maison du Saint-Esprit. Celte lettre étant arrivée, ils la firent voir en particulier à leurs partisans avant que de la présenter aux magistrats auxquels elle était adressée, et ce rayon d'espérance qu'elle leur faisait concevoir ayant réveillé et fortifié leur audace, ils remplirent la ville de menaces contre les principaux de ceux qui s'opposaient à leur dessein, et vantèrent partout leur crédit et leur faveur à la cour.
Enfin cette lettre fut rendue, et elle donna lieu le 9 avril 1657 à une assemblée de ceux à qui on avait commis l'exécution des résolutions prises à l'assemblée générale du 21 mars précédent; et là il fut résolu que le terme demandé par M. l'évêque d'Acqs étant expiré, on verrait ce qu'il y aurait à faire sur cette lettre de cachet.
Dès que ce temps fut passé, la ville, dans l'impatience qu'elle avait de se voir délivrée de ses plus redoutables ennemis [en] se délivrant des Jésuites, s'assembla le 12 d'avril avec le conseil des Douze, et écrivit par un de ses échevins