‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 307 sur 412 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

On parlait aussi d'arrêter le sieur Vitart*, intendant de M"® de Chevreuse, qui avait autrefois appris les secrets de l'imprimerie et le commerce des livres dans la boutique de Cramoisy, après avoir reçu sa première éducation dans la maison de Port-Royal. Mais quoiqu'il fût marqué par les interrogatoires, cette duchesse alla voir M. le chancelier pour s'en éclarcir avec lui, et ce magistrat lui dit fort naïvement que n'y ayant rien à son égard que du jansénisme, et d'avoir fait imprimer des Lettres provinciales, il pouvait aller et venir en sûreté. M^^ de Chevreuse l'assura qu'il n'y avait rien que cela, et que son intendant n'avait nulle part à ce qui s'était passé touchant le cardinal de Retz, c'est-àdire que la principale cause de la recherche que l'on faisait avec tant d'exactitude ne le touchait nullement. On jugea par là que la cour était plus en peine des derniers ouvrages publiés pour la défense de ce cardinal disgracié que des écrits de la grâce. Mais comme M. de Bagnols avait toujours été son ami jusqu'à la mort, quoique sans donner aucune atteinte à la fidélité qu'il devait au roi et à l'état, on crut avec raison que l'on pouvait bien envelopper Port-Royal dans cette affaire, et que l'on profiterait de toutes les occasions de se venger des principaux membres de cette maison, quoique Dieu, par une protection particulière, les garantît de l'animosité de leurs ennemis, et particulièrement M, Singlin, qui étant exposé publiquement à leurs insultes. ne laissait pas de faire ses fonctions avec une entière liberté.

La persécution que l'on avait faite à M. Peydeau, docteur de Sorbonne, l'année précédente, se redoubla pendant l'été de celle-ci. Il conduisait les Ursulines de Melun avec M. Marcan, son confrère, docteur de la maison de Navarre, et qui avait travaillé utilement dans la communauté de M.Duhamel à Saint-Merry. Toute la ville était édifiée des prédications et du bon exemple de M. Feydeau. Mais le maire de la ville, toujours d'intelligence secrète avec M. Amyot leur persécuteur, tendait un piège à ce docteur qui vint faire un petit voyage à Paris, après avoir prêché à Nemours pendant l'octave du Saint Sacrement avec un applaudissement merveilleux de tous les gens de bien.

1, Il était fils de Nicolas Vitart; il était aé en 1623 et avait été à Port-Royal l'élève de Lancelot avec Racine son cousin.

La supérieure des Ursulines de Melun entra aussi dans cette cabale, et sur de très faux rapports, la reine-mère, de son chef, sans en avoir communiqué avec M. le cardinal Mazarin, et par l'avis seulement du Père Annat et du Père Cordelier, son confesseur, fit expédier à La Fère le 26 de juillet, par M. Du Plessis-Guénégaud, deux lettres de cachet pour reléguer M. Feydeau à Cahors et M. Marcan à Sarlat, avec défense de passer par Paris; et Sa Majesté prit un soin si particulier de ces deux dépêches qu'elle voulut qu'on les lui montrât quand elles furent signées.

Le maire de Melun ayant appris que M. Feydeau était à Paris vint le trouver sur les sept heures du soir, se faisant accompagner de deux gardes du roi*, et lui dit qu'il était le maire de Melun et qu'il avait à lui rendre une lettre de cachet de la part de Sa Majesté. Et sur ce que M. Feydeau, en la recevant, lui demanda où était son ordre, l'autre tira à demi un papier de sa pochette, mais il le remit dedans à l'instant même, et expliqua qu'il n'avait que faire de lui montrer l'ordre; mais qu'il avait à lui dire que s'il le trouvait le lendemain à Paris, il le ferait mettre à la Bastille; et se retira après ce compliment.

M. Marcan ayant reçu vers ce temps là la lettre de cachet qui lui était adressée, dit tout nettement à celui qui la lui présenta qu'il n'avait pas le moyen de faire les frais de ce voyage; mais qu'il ne demeurerait ni à Melun ni à Paris. Et c'est tout ce que l'on en prétendait. Aussi réduisait-on M. Marcan à l'impossible en l'obligeant d'aller à Sarlat, parce que n'ayant aucuns biens, et s'étant élevé au doctorat par son seul mérite avec toutes les peines qui sont inévitables à ceux dont l'esprit est au-dessus de la naissance, il n'aurait pu se rendre au lieu marqué pour son exil, sans consumer le fonds de sa subsistance avant que d'y arriver.

M. l'archevêque de Sens apprit la nouvelle de cet exil avec beaucoup de douleur, et ne douta point que sa considération n'eût eu beaucoup de part dans cette affaire, et que l'on eût affecté de lui causer du chagrin et du dépit. II en témoigna peu de jours après son ressentiment dans une lettre qu'il écrivit à M. Taignier, et qui commence par ces paroles : « Ne selassera-t-onjamaisde persécuter la vérité?

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