LIVRE XIV
Il y avait dix-sept ans que maître Jacques Minard, docteur en théologie, remplissait tous les devoirs d'un bon curé dans la ville de Libourne, au diocèse de Bordeaux, et le public avait toujours été fort édifié de sa conduite et de la fidélité avec laquelle il s'étudiait à s'acquitter de sa charge pour le service de Dieu, de l'Église et du roi. Cela même lui avait attiré la haine des ennemis de la hiérarchie et de rÉtat ; ils crurent en cette année 1656 que le prétexte du jansénisme serait favorable à sa destruction, et celte pensée leur inspira le dessein de l'attaquer.
Le 17 de mars, le Père Georges Brison, récollet, ayant invité de porte en porte les principaux de la ville d'assister à sa prédication, fit une déclamation dans son église de Libourne qui fut une invective de trois heures entières, et la conclusion excitant le peuple à faire brûler leur curé comme hérétique, et leur assurant que le prône qu'il leur faisait était une hérésie.
Le 2"'" jour d'avril, dimanche de la Passion, quelques uns de ses paroissiens, qui jusqu'alors n'avaient point accoutumé de venir à la paroisse, instruits par ce récollet et par ses confrères, s'y rendirent et troublèrent scandaleusement leur pasteur pendant qu'il célébrait la sainte messe, et recommencèrent tout de nouveau ce tumulte pendant qu'il faisait le prône et publiait le Jubilé.
Un désordre si public, et si contraire au respect que tous les fidèles devaient avoir pour la sainteté de nos mystères et pour ceux qui en sont les dispensateurs et les ministres, obligea ce pasteur d'en porter ses plaintes aux vicaires généraux de M. de Béthune, archevêque de Bordeaux, etil leur déféra aussi un capucin qui prêchait contre la constitution d'Innocent X. Ils ordonnèrent que l'on informerait à la requête du sous-promoteur; mais quoiqu'il y eût preuve suffisante, cet officier subalterne ne se mit nullement en peine de poursuivre son information.
Celte impunité ayant enflé le cœur des accusés qui se voyaient protégés par ceux qui les devaient poursuivre, ils écrivirent et firent écrire à M. larchevôque de Bordeaux plusieurs calomnies contre leur curé, et surtout ils supposèrent très faussement qu'il prêchait les propositions condamnées. Ce prélat, ne sachant pas que cette plainte était une récrimination frauduleuse, manda à ses grands vicaires de faire
informer contre ce curé, et donner pour cet effet commission à deux prêtres qu'il leur nomma.
Quoique ce pasteur eût pu raisonnablement demander son renvoi devant l'official pour se plaindre de ce qu'au lieu de lui faire justice sur sa plainte, on avait reçu ses parties à être témoins contre lui par devant des commissaires qui étaient d'intelligence avec ces coupables pour accabler son innocence, néanmoins il fut ouï devant les grands vicaires, en pleine congrégation, et se contenta de répondre simplement aux interrogations; et au lieu qu'on l'avait accusé de soutenir les propositions condamnées, il ne s'y en trouva pas un seul mot; mais au contraire les commissaires et le souspromoteur renversèrent le droit par une erreur toute visible, prenant les articles de la foi et les règlements du diocèse pour des hérésies, et condamnant dans cette information, avec les ennemis de la hiérarchie, ce qu'ils avaient requis et protégé contre eux en la précédente. En quoi ils ne s'avisèrent point que ce n'était pas le curé de Libourne qu'ils condamnaient d'hérésie, mais qu'ils en taxaient leur propre archevêque, qui avait ordonné le prône que le curé ne faisait que publier par son ordre.
Les parties de ce pasteur, voyant que l'information que l'on avait faite contre lui n'avait servi qu'à découvrir leur conspiration et leur faiblesse, s'adressèrent une seconde fois à M. l'archevêque de Bordeaux, en supposant qu'ils n'avaient pu nier aucune preuve parce que la présence de leur curé ôtait toute liberté aux témoins, et qu'il était nécessaire d'informer tout de nouveau, mais en l'absence du curé, et de rendre les commissaires seuls juges de cette affaire, privativementà ceux qui en étaient les juges naturels selon les règles de l'Église. Tout cela leur fut accordé.
L'extrême passion de nuire au curé aveugla tellement ses parties qu'elle les empêcha de reconnaître que ces commissaires ne pouvaient être juges par deux raisons de droit: 1« parce qu'ils étaient commissaires des grands vicaires, et par conséquent subdclégués ; or par le droit, il n'y a que le souverain dont les délégués peuvent subdélëguer; 2° que ces commissaires étaient des personnes privées, sans caractère, auxquelles les grands vicaires ne pouvaient donner en aucune façon le caractère déjuges, de soi-te que celte commission était visiblement nulle et abusive.