LIVRE XIV TS
informer selon les règles de l'Église dans la visite qu'il continuait de faire du monastère de Port-Royal de Paris. Nous n'avons omis de raconter et laissé dans le silence cette histoire si considérable que pour la rapporter ici, qui est le temps où elle commença à être plus publique et plus authentique ; mais il n'est nullement à propos d'en différer davantage la relation.
Ceux qui jugeaient des choses selon l'apparence croyaient que le monastère de Port-Royal était à deux doigts de sa ruine, et qu'après une censure si éclatante que l'avait été celle de M. Arnauld par la déclaration de la cour qui l'avait si chaudement sollicitée, ces saintes religieuses ne pouvaient plus espérer aucune ressource, lorsque Dieu, qui était au milieu d'elles, fit voir qu'il avait dessein d'honorer leur monastère où il était servi si fidèlement, et de le faire fréquenter plus que jamais par toutes sortes de personnes.
M. de la Potherie *, ecclésiastique de condition et de piété, avait depuis quelque temps parmi les autres reliques de sa chapelle une sainte épine de la couronne de Notre-Seigneur, laquelle ayant été envoyée aux religieuses carmélites qui avaient eu une sainte curiosité de lavoir, il l'envoya aussi à Port-Royal le vendredi 24 de mars 1656. Elles la mirent au dedans de leur chœur sur une table parée en forme d'autel, et après avoir chanté l'antienne de la Sainte couronne, elles l'allèrent toutes baiser.
Il y avait parmi leurs pensionnaires une petite fille nommée iMarguerite Périer', fille de M. Périer», conseiller de la cour des aides de Clermont en Auvergne^ et d'une sœur de l'illustre M. Pascal, qui était affligée depuis trois ans d'une fistule lacrymale très profonde et très puante. Elle n'avait trouvé nul secours dans l'art des plus célèbres médecins et des plus habiles chirurgiens de Paris, et pour laquelle* on
1. Pierre Le Roi de la Potherie, ecclésiastique ami de P. R, mourut eu 1670. La sainte Épine qu'il possédait avait été, dit le Nécrologe, tirée de In Sainte couronne par Marie de Médicis,
2. Marguerite Périer (1646-1733) fille de Florin Périer, et de Giiberte Pascal, se retira en 1695 eu Auvergne où elle mourut.
3. Florin Périer, conseiller à la cour des aides de Clermont-Ferrand et mari de Giiberte Pascal mourut en 1672.
4. U y ici au m^. et dans la copie une lacune évidente ; les mots pow laquelle se rapportent à une opération chirurgicale (incision et bouton de feu) jugée indispensable par les chirurgiens.
n'attendait plus que l'arrivée de M. son père mandé exprès pour venir assister à l'incision et au bouton de feu que M. Dalencé' devait lui faire. Le visage de celte jeune demoiselle en étailtout défiguré, elle pus coulait par deux endroits sur son visage comme par un double canal qui la rendait presque insupportable à elle-même.
Cette fille s'étant approchée pour baiser la sainte relique en son rang, la religieuse, sa maîtresse, eut plus d'horreur que jamais de son mal à cause de l'enflure et de la difformité de son œil, et dans cette application elle eut un mouvement d'y faire toucher la sainte épine, croyant que Dieu était assez bon et assez puissant pour la guérir. Elle n'y fit pas alors d'autre attention ; mais la petite fille s'étant retirée à sa chambre un quart d'heure après, s'aperçut que son mal était guéri, et l'ayant dit à ses compagnes on reconnut en effet qu'il n'y paraissait plus rien. Il n'y avait plus aucune tumeur; son œil, que [couvrait] cette enflure qui avait été perpétuelle depuis plus de trois ans, était devenu aussi sec, aussi sain et aussi vif que l'autre. La source de cette boue qui coulait de quart d'heure en quart d'heure par l'œil, par le nez, et par la bouche, et qui avait encore coulé sur la joue un moment avant le miracle, comme elle le déclara depuis dans sa déposition, se trouva toute séchée, l'os qui était carié et pourri se trouva en son premier état; toute la puanteur qui en sortait, et était si insupportable qu'il l'avait fallu séparer d'avec les autres par l'ordre des médecins et chirurgiens, se changea en une haleine aussi douce que celle d'un enfant. Elle recouvra aussi l'odorat qu'elle avait perdu entièrement par la corruption de ce pus qui lui sortait parle nez, et tous les autres maux qui étaient une suite de celui-là ne parurent plus, jusqueslà même que son teint, qui était pâle et plombé, devint vif et clair autant qu'elle l'eut jamais.
On aurait dit que toute la maison eût dû éclater en cris de joie. Cependant la discipline que l'on y observe exactement, et qui redouble le silence au temps du carême, où les religieuses s'abstiennent même des conférences communes qu'elles pratiquent entre elles dans les autres temps, fît
1. Le chirurgien Dalencé, dont Gui Patin ne parle pas, serait absolument inconnu sans le miracle de la sainte Épine.